Critiques littéraires

L’autre « Petit prince »

D.R.

baignoire dans le désert de Jadd Hilal, Elyzad, 2020, 104 p.

Dans son premier roman, Des ailes au loin, paru en 2018 aux éditions Elyzad, Jadd Hilal posait déjà, à travers la question de l’exil, celle de la liberté et du courage nécessaire pour en prendre le chemin. À 33 ans, cet écrivain français d’origine libanaise et palestinienne, professeur de lettres et chroniqueur de philosophie sur radio Nova, aligne un brillant palmarès : Prix de la première œuvre littéraire francophone et du Festival du premier roman de Chambéry en 2019, Grand Prix du roman métis et Prix du roman métis des lycéens en 2018, sans compter plusieurs sélections, notamment pour le prix Méditerranée et le prix Senghor du premier roman. Dans son tout dernier ouvrage, Une baignoire dans le désert, sorti le 28 mai dernier, il poursuit son exploration de la liberté et de la force que celle-ci révèle en soi au moment où l’on se sent le plus démuni. Mais à quel prix ? Ce conte philosophique et initiatique est raconté par un jeune garçon, Adel, encore blotti dans les fantasmes de l’enfance et que la réalité vient brutalement sortir de son cocon. Sa famille est aisée, ce qu’il déduit du fait qu’ils sont les seuls au village à posséder une baignoire et que ses camarades sentent sa différence. Ses parents divorcent ; chacun d’eux s’occupe de lui à sa manière distante et distraite, son père lui donnant des recommandations enjouées et banales, et sa mère abusant de la pédagogie arabe de la culpabilité pour l’empêcher de faire des bêtises. Il est livré à une certaine solitude propice à l’apparition successive dans sa vie de deux amis imaginaires.

Darwin, le scarabée, d’abord. Parce que le scientifique Darwin a montré que le scarabée était une espèce qui avait mieux survécu que les autres « – C’est la plus forte, Baba ? – Non, Adel, c’est celle qui s’est adaptée. » Et puis Tardigrade, le tardigrade increvable et solitaire : « Je suis un insecte bien trop résistant pour avoir des amis. On naît et on meurt, on naît et on meurt, et moi je reste là. » Tardigrade promet de rester silencieux pour ne pas exposer Adel. Et à Adel qui s’en étonne, il a cette réponse magnifique : « On ne change que pour soi. » Un jour la grand-mère de Adel a un accident et sa mère s’absente, le confiant à la voisine qui finalement ne vient pas. Et pour cause, la guerre a gagné le village. L’enfant se retrouve seul sous les tirs, relié à ses parents par son téléphone qui finit par l’exaspérer, son père camouflant sa propre impuissance par ses banales recommandations habituelles, et sa mère ne répondant plus.

Dès ce moment va s’ouvrir pour Adel, flanqué de ses amis imaginaires, la porte de la grande aventure qui va mettre à l’épreuve sa capacité d’adaptation et de survie, révéler en lui le tardigrade et peut-être le bannir de son enfance bien malgré lui.

Est-ce pur hasard que le père de Adel soit pilote ? Il y a dans cet attachant narrateur quelque chose du Petit Prince de Saint-Exupéry. Peut-être à cause de sa vision du monde en contre-plongée, et ce moment où il se perd dans le désert qui va le mettre en contact avec la puérilité des « grandes personnes ». Toute initiation suppose une séparation du monde familier, un passage par la forêt par exemple, comme dans l’œuvre de Shakespeare, ou par le désert, territoire des grands mystiques. Le désert, tel que va le découvrir le petit Adel, est un lieu de trafic et de batailles de gangs où les hommes lui semblent d’une effarante immaturité. « La guerre est une affaire (…) de petits garçons qui se prennent pour des héros quand ils tirent avec leur bout de bois comme avec un pistolet. »

Un récit tendre et savoureux, émaillé de mots arabes ou francisés, toum, taouk, fanéla pour débardeur, ya ‘ammé, qui se posent avec justesse entre les lignes. On en retiendra surtout quelques sagesses funambules qui ramènent le lecteur au bon sens de l’enfance et à la philosophie innée que l’on perd en devenant adulte.

baignoire dans le désert de Jadd Hilal, Elyzad, 2020, 104 p.Dans son premier roman, Des ailes au loin, paru en 2018 aux éditions Elyzad, Jadd Hilal posait déjà, à travers la question de l’exil, celle de la liberté et du courage nécessaire pour en prendre le chemin. À 33 ans, cet écrivain français d’origine libanaise et palestinienne, professeur de lettres et chroniqueur de philosophie sur radio Nova, aligne un brillant palmarès : Prix de la première œuvre littéraire francophone et du Festival du premier roman de Chambéry en 2019, Grand Prix du roman métis et Prix du roman métis des lycéens en 2018, sans compter plusieurs sélections, notamment pour le prix Méditerranée et le prix Senghor du premier roman. Dans son tout dernier ouvrage, Une baignoire dans le désert, sorti le 28 mai dernier, il poursuit son...
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