Entretiens

L’Inde selon Shashi Tharoor

Shahsi Tharoor est un peu l’enfant terrible de la politique indienne, un homme qui ne met pas ses convictions dans sa poche, dussent-elles déplaire à ses propres amis. Né à Londres en 1956 dans une famille originaire du Kerala, sud de l’Inde, diplomate, il a commencé sa carrière à l’ONU, dont il a failli devenir secrétaire général en 2006. De retour au pays, il a occupé deux postes ministériels, lorsque son parti, le Congrès de Gandhi et Nehru, était au pouvoir. Depuis 2009, il est député de la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement indien, représentant la circonscription de Trivandrum, capitale du Kerala. Parallèlement, il poursuit une carrière d’écrivain à succès, tant en fiction (Le Grand roman indien, Seuil, 1993) qu’en non-fiction. Ses essais historiques et politiques sur l’histoire contemporaine de l’Inde suscitent nombre de polémiques, et sont autant de succès grand public. Pour L’Orient littéraire, Shashi Tharoor, dont paraît L'Inde selon Modi (Buchet-Chastel), s’est livré à un vaste tour d’horizon géopolitique et littéraire.

Vous venez de publier en France un nouveau livre, L’Inde selon Modi. Est-ce un essai, une biographie, un pamphlet ?

C’est certainement les deux premiers, mais pas un pamphlet – l’édition indienne fait plus que 500 pages ! Quant à la version française, elle est plus courte et contient les éléments principaux de la vie de Modi, de même que les arguments-clé contre son règne. Les circonstances que je décris n’ont fait qu’empirer durant les huit mois qui ont suivi sa réélection.

 

Votre position d’opposant politique à l’actuel Premier ministre indien vous a-t-elle influencé dans vos jugements, ou vous efforcez-vous de conserver une certaine objectivité ?

Je ne suis pas tout à fait objectif étant donné que je suis un député de l’opposition, mais j’ai essayé quand même d’être correct. Après tout, je dois penser à ma crédibilité d’écrivain. Au début, j’étais prêt à lui accorder – ainsi qu’à ceux qui ont voté pour lui – le bénéfice du doute, et je pense que s’il avait tenu les promesses qu’il avait faites lors de sa campagne électorale en 2014 et juste après sa victoire, le pays aurait pu en tirer bénéfice. Mais malheureusement, les déclarations et les promesses se sont avérées vides et l’ouvrage reflète justement mon désenchantement par rapport au décalage entre la rhétorique et la réalité. Il tire la sonnette d’alarme au sujet de l’intolérance et du sectarisme qui montent dans le pays au nom du nationalisme.

Avez-vous encore envie d’écrire des romans, ou bien l’urgence du combat politique vous requiert-elle ?

J’aimerais bien réécrire de la fiction – quatre de mes six premiers ouvrages étaient des romans, mais aucun des quatorze derniers ! Le problème c’est que mon travail s’immisce sans cesse dans mon écriture, et le fait que je sois un représentant élu du peuple n’est pas chose facile. Pour écrire un roman, vous avez besoin d’un espace intérieur pour créer un univers alternatif – univers dont les caractères, les événements, les dialogues et l’évolution sont aussi réels pour vous que ceux de la vie réelle. Cette réalité alternative ressemble à une maison d’illusions, une maison de verre que vous construisez dans le but de regarder dedans régulièrement, et beaucoup d’interruptions de votre autre vie risquent de faire voler le verre en éclats. C’est pourquoi mon ordinateur est rempli de manuscrits à moitié rédigés, jamais achevés.

Pourriez-vous nous expliquer synthétiquement la situation actuelle de l’Inde, économiquement, politiquement, culturellement ?

L’Inde est en crise : ce n’est pas trop dramatique de le dire.

Sur le plan économique, l’Inde a été paralysée par la double catastrophe d’une part de la démonétisation décidée par Modi, lorsqu’il a dévalué la devise indienne de 86% en une nuit de novembre 2016, et d’autre part, de la mise en place ratée d’une taxe sur les produits et services à l’échelle du pays, qui a été décidée sans préavis ou préparation. Des centaines de milliers de petits commerces se sont effondrés au lendemain de ces deux mesures, plongeant le pays dans un niveau record de chômage. Le manque d’emplois, la dépréciation de la roupie et les taxes trop élevées sur le carburant signifient que la demande est faible, l’investissement modeste et la fabrication en déclin, les exportations sont en baisse et le secteur agricole va tellement mal qu’on estime que 45 fermiers indiens se suicident par jour.

Sur le plan politique, M. Modi devrait voler haut après avoir été réélu à une grande majorité en mai 2019. Or la popularité de son parti est en train de décliner à travers le pays ; le BJP (Bharatiya Janata Party) a perdu les quatre dernières élections d’États dont celles de la capitale nationale Delhi. Ceci n’a toutefois pas empêché le gouvernement de poursuivre son assaut sur nos institutions de gouvernance démocratiques qui se sont toutes vues privées de leur autonomie historique. Même le fonctionnement du Parlement a été réduit à celui d'un porte-parole des décisions du parti au pouvoir avec sa majorité écrasante. Aussi, certains membres de la magistrature ont ouvertement remis en cause la conduite des tribunaux, une critique sans précédent depuis plus de 70 ans d’indépendance.

Sur le plan culturel, le BJP a parrainé la montée de l’Hindutva, une idéologie ethno-chauviniste militante née dans les années 1920, inspirée par les mêmes idées que celles de certains Européens à cette époque. Ceci a semé la crainte chez les minorités indiennes, notamment chez les musulmans pour qui l’Hindutva manifeste une hostilité particulière. Nous sommes actuellement au cœur d’une contestation fondamentale entre deux visions de l’Inde. La première est, bien entendu, celle sur laquelle j’écris depuis des années et à l’idée de laquelle nous, dans le Parti du Congrès, souscrivons, et qui est une Inde pluraliste et inclusive, qui célèbre la diversité, accepte nos différences et croit que tous les Indiens sont égaux, indépendamment de leur religion, leur caste ou leur langue. La seconde est une vision déformée et aliénée de l’Inde, dans laquelle certains Indiens passent en premier (du moment où ils croient en une religion particulière, parlent une langue particulière et adhèrent à la doctrine politique de l’Hinduvta) et les autres viennent après. Il y a une lutte perpétuelle pour sauvegarder l’esprit de l’Inde.

L’Inde sera-t-elle, comme le pensait Malraux, « la grande puissance du XXIe siècle » ?

À Dieu ne plaise ! En tant qu’Indien, je suis plutôt inquiet quand j’entends parler de notre pays comme étant un futur « leader mondial » ou même la prochaine « grande puissance ». Et Pourtant, des propos pareils sont bien fondés : les avantages géostratégiques de l’Inde, son dynamisme économique, sa stabilité politique, ses capacités militaires éprouvées, ses programmes nucléaire, spatial et de missiles, l’énergie entrepreneuriale de notre peuple et la réserve de main-d’œuvre jeune et qualifiée confirment l’Inde dans son statut de « grande puissance » et de « leader mondial » dans le nouveau siècle.

Mais les notions de « grande puissance » et de « leader mondial » sont curieusement des concepts archaïques. L’expression même fait penser aux ballades de Kipling et aux aventures de James Bond. Qu’est ce qui fait d’un pays un « leader mondial » ? Est-ce la population – et dans ce cas-là l’Inde sera bientôt en tête de liste, dépassant d’ici 2026 la Chine, pays le plus peuplé au monde ? Est-ce sa force militaire (l’armée indienne est déjà la quatrième plus grande armée au monde) ou sa capacité nucléaire (l’Inde a déjà démontré ses compétences en matière de nucléaire en 1998) ? Son développement économique ? Sur ce plan, l’Inde a fait des progrès extraordinaires dans les dernières années ; elle est déjà la cinquième puissance économique mondiale en termes de PPA (parité de pouvoir d'achat), mais les dernières nouvelles sont mauvaises, et une grande partie du peuple vit dans la misère.

Non, je préfèrerais que l’Inde abandonne l’aspiration à devenir une « grande puissance » et qu’elle choisisse d’aspirer plutôt à devenir autre chose : une démocratie dont la puissance réelle est celle du bon exemple.

 

Comment pourriez-vous définir la littérature indienne contemporaine : ses grandes tendances, son évolution, ses talents nouveaux… ?

La littérature indienne se porte merveilleusement bien. Nous devons être le premier pays dans le domaine de l’édition, parce que toutes les maisons d’édition anglaises principales (et quelques maisons américaines, en plus de l’éditeur français Hachette) ont ouvert des filiales ici et un bon nombre de maisons d’édition indiennes ont vu le jour récemment. De nouveaux livres sont en train d’émerger tous les jours, dont beaucoup sont assez bons pour trouver leur place parmi les meilleurs du monde. Il y a tellement de bons talents qui émergent qu’il serait injuste de n’en citer que quelques-uns. Mais si je devais choisir deux spécificités remarquables de la littérature indienne, la première serait la diversité des genres – tous prospères – qu’elle renferme et la seconde serait l’émergence d’une littérature indienne de grande qualité écrite dans nos langues régionales et qui, jusque-là, ne recevait pas une fraction de l’intérêt international que l’écriture en anglais suscitait, mais qui est aujourd’hui habilement traduite et donc accessible aux lecteurs en Inde et à l’étranger, et qui fait désormais l’objet d’une plus grande reconnaissance locale et internationale.

L’Inde a-t-elle des liens avec le Proche-Orient, notamment le Liban ? Vous y êtes-vous rendu ?

Oui, l’Inde entretient d’excellentes relations avec, plus vastement, la région du Moyen-Orient, depuis des millénaires, et plus de 7 millions de mes compatriotes travaillent dans les pays du Golfe. Dans ce que vous appelez le Proche-Orient, on a moins besoin de nous, mais les Indiens s’y rendent toujours en tant qu’ouvriers, commerçants, touristes et gens d’affaires. Il y a environ 9000 Indiens au Liban. Par ailleurs, le bataillon indien de la force de maintien de la paix de l’ONU est présent au Liban-Sud depuis des décennies et dirige un hôpital communautaire très apprécié par les citoyens de la région.

Moi-même j’ai été plusieurs fois au Liban lorsque je travaillais pour les Nations unies, mais je dois avouer que je n’y suis plus revenu depuis mon retour en Inde en 2009. C’est un beau pays et j’en garde des souvenirs chaleureux, notamment de Beyrouth, Byblos et Baalbeck.

Quel sera votre prochain livre ?

Il est déja sorti en Inde en janvier. C’est un ouvrage coécrit, intitulé The New World Disorder and the Indian Imperative (Le désordre du nouveau monde et l’impératif indien). Il s’agit d’une étude sur la gouvernance mondiale depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un appel en faveur d’une façon plus démocratique de gouverner le monde, ce qui impliquerait une distribution plus juste des bénéfices et des coûts et servirait d’argument à l’Inde pour jouer un rôle plus important dans la nouvelle architecture de gouvernance.

Propos recueillis par

Jean-Claude Perrier

Traduits de l’anglais par Yvonne Mourani

L’Inde selon Modi de Shashi Tharoor, éditions Buchet-Chastel, 2020, 268 p.


Shahsi Tharoor est un peu l’enfant terrible de la politique indienne, un homme qui ne met pas ses convictions dans sa poche, dussent-elles déplaire à ses propres amis. Né à Londres en 1956 dans une famille originaire du Kerala, sud de l’Inde, diplomate, il a commencé sa carrière à l’ONU, dont il a failli devenir secrétaire général en 2006. De retour au pays, il a occupé deux...

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