La compagnie des livres

Bertrand Fattal : Lire pour agir ensuite

« À 16 ans, comme un coup de fusil dans la nuit, la découverte de Gide... » Depuis, pour comprendre le monde qui l’entoure, le vice-président du groupe Fattal plonge autant dans les pages des auteurs classiques que contemporains, avec une prédilection, récemment, pour les Libanais Charif Majdalani et Ramy Zein. « Le mélange est un cocktail Molotov hyperpuissant », assure-t-il.

Il n’aime rien tant que sillonner Beyrouth sur les traces de ses librairies perdues. Le sens des affaires en héritage, mais la passion littéraire dans le sang, Bertrand Fattal est l’incarnation même du businessman qui aurait voulu être un… auteur. D’ailleurs, c’est par une maîtrise en lettres qu’il a entamé ses études universitaires. D’où ses conseils de bibliophile éclairé qui puise une certaine sagesse autant des tragédies antiques que du très édifiant Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, de Srdja Popovic.


Pour Bertrand Fattal, « il y a de grands temps de lecture et d’autres maigres ». Photo DR


Le livre, pour vous, c’est… ?

Une sorte d’arme absolue de jouissance contre l’oubli et la bêtise. Un démultiplicateur de possibilités. Je peux passer une grande période de temps sans lire, mais dès que j’ouvre un livre, quelque chose se passe, s’ouvre en moi, et alors une quantité de choses se bousculent dans ma vie, des déplacements, des correspondances, des rencontres.

Comment est née votre passion de la lecture ? Qui vous en a donné le goût ?

L’ennui, l’été pendant la guerre. Assez tard finalement. Vers l’adolescence. La porte étroite et Les nourritures terrestres, et puis tout Gide comme un chapelet dont on égraine les petites billes. Gide a été la première passion de ma vie.

Vous souvenez-vous de votre histoire préférée lorsque vous étiez enfant ou d’un texte qui a provoqué un déclic chez vous ?

Le petit poucet me terrorisait. Cette histoire de cailloux blancs dans les poches. Je n’avais jamais les poches assez grandes. Je n’aimais pas les histoires finalement. Je préférais la vie. La camaraderie, la nature. Ni collection rose, ni verte, ni club des 5, ni rien. À 16 ans, comme un coup de fusil dans la nuit, la découverte de Gide et de son Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur (poème en prose tiré de Les nourritures terrestres, éditions du Mercure de France, 1897, NDLR).

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Comment choisissez-vous vos lectures ?

C’est cliché ce que je vais dire mais c’est plutôt les livres qui me choisissent. Je passe devant ma bibliothèque et le livre m’appelle. Je le prends. Je l’ouvre. Des choses arrivent. Il y a de grands temps de lecture et d’autres maigres. Comme dans la Genèse, le rêve du pharaon avec les sept années d’abondance suivies d’autant d’années de disette.

Roman, essai, biographie, histoire… Quel est votre genre favori ?

Roman, poésie, philosophie, récit, biographie, journal intime. Tout est possible.

Racontez-nous vos rituels de lecture, si vous en avez.…

Très tôt le matin avant que tout le monde ne se réveille, avec beaucoup de café.

Avez-vous une citation littéraire fétiche ?

"Dans ton combat contre le monde, seconde le monde", de Franz Kafka. Je trouve que c’est le plus dur. La porte étroite. Car nous sommes souvent de notre propre côté quand on s’oppose aux autres et au monde.

Combien lisez-vous de livres par mois? Par an ?

Ça dépend des années et des mois. Parfois rien. Rien qui compte. Et puis, certaines années, comme celle-ci, des pépites partout, des rencontres, des livres qui comptent et vous transforment.

Parlez-nous d’un ouvrage qui vous a marqué…

Il s’agit plutôt des univers de deux écrivains libanais, Charif Majdalani et Ramy Zein, que j’ai lus dernièrement. Tous deux sont nécessaires pour qui veut vivre au Liban et mesurer ce qui nous traverse. La parole mythologique d’un Liban rêvé et fantasmé, d’une part, et, de l’autre, une parole des non-dits, celle de la guerre et de son temps particulier. Il faut déplier ces deux manières de voir le Liban. Celui du passé, celui de la guerre. Les histoires anciennes et l’histoire contemporaine. Comprendre que nous sommes finalement tributaires de ces deux discours. Rien de mieux donc que de se plonger dans leurs romans.

On peut bien sûr ne pas le faire. Continuer à subir la crise économique, accepter la laideur, émigrer. Ou résister et lire pour agir ensuite. Mais je crois que si l’on est sérieux et si l’on veut comprendre mieux ce que nous sommes, quelle « langue nous traverse », alors un arrêt plus ou moins long chez ces deux auteurs est conseillé.

Y a-t-il un livre, ou un auteur, qui vous a particulièrement déçu ?

Non pas vraiment. Il y a toujours quelque chose à tirer d’un livre qui ne vous ressemble pas ou dont l’écho ne vous atteint pas. Et puis, on peut s’arrêter de lire. Ou forcer sa lecture jusqu’à la fin, comme quand on finit une course ou même son assiette. Ça peut m’arriver avec des grands écrivains comme Camus par exemple. Terminer La peste dernièrement a été fastidieux. Mais cette lecture au forceps peut aussi s’avérer bénéfique.

En période de confinement, avez-vous lu plus que d’ordinaire ou différemment, sur tablette, par exemple ?

J’ai lu beaucoup plus évidemment. J’ai découvert des livres merveilleux. Relu certains classiques. Les tragédies grecques mais aussi des auteurs contemporains que j’ignorais.

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Quel personnage de roman auriez-vous aimé rencontrer en vrai ?

Alors là je ne sais pas quoi dire. Les personnages que j’aime sont souvent des laissés-pour-compte ou des marginaux. Donc pas de rencontres possibles. Mais des écrivains c’est sûr que j’aurais aimé en rencontrer. Edward Saïd, Franz Fanon ou René Char. Mais aussi des femmes écrivaines Duras ou Anne Dufourmantelle.

Des écrivains qui peuvent me donner quelques conseils sur le monde qui nous entoure, sur l’écriture et comment mieux vivre. Mais bon, on a leurs livres. C’est amplement suffisant.

Avez-vous l’impression d’avoir « déjà lu » ce que nous vivons actuellement ?

Non pas vraiment. Il y a probablement du Barjavel dans ce qu’on vit. Du Asimov aussi (NDLR : René Barjavel et Isaac Asimov sont deux auteurs de science-fiction qui ont beaucoup anticipé les découvertes et modes de vie de notre époque). Mais on peut vraiment dire que la réalité dépasse parfois la fiction.

Quelles sont les lectures que vous conseillez à vos amis, vos proches ?

Il faut s’attaquer aux classiques et puis aussi aller voir du côté des contemporains. Entrecroiser Sophocle ou Racine, par exemple, avec Charif Majdalani et Ramy Zein. Le mélange est un cocktail Molotov hyperpuissant.

Le top 5 des livres de Bertrand Fattal

- Le bleu du ciel, de Georges Bataille

- Le ravissement de Lol V. Stein, de Marguerite Duras

- L’odyssée d’Homère, traduction Philippe Jaccottet

- La vraie vie, d’Alain Badiou

- Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et

sans armes, de Srdja Popovic.


Il n’aime rien tant que sillonner Beyrouth sur les traces de ses librairies perdues. Le sens des affaires en héritage, mais la passion littéraire dans le sang, Bertrand Fattal est l’incarnation même du businessman qui aurait voulu être un… auteur. D’ailleurs, c’est par une maîtrise en lettres qu’il a entamé ses études universitaires. D’où ses conseils de bibliophile...

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