Hommage

Immortel

Doué pour en débusquer la beauté, Salah Stétié aimait intensément la vie. Il avait posé sur elle le regard du peintre et du poète et s’est efforcé de la traverser avec émerveillement et gratitude, ignorant les médiocrités du mieux qu’il pouvait.

De ses blessures, pourtant multiples, il ne parlait jamais. Rarement quelques-unes reprenaient vie lorsque, submergé par un flot d’amertume, il refaisait, les yeux mi-clos, le voyage.

Dans ce milieu aseptisé, qui le mettait depuis plus de deux ans à l’abri des dangers, il aimait, par petites éclaircies, se souvenir de sa petite enfance au Collège protestant, de ses classes du secondaire et des jésuites qu’il vénérait et pour lesquels il était à jamais reconnaissant de l’avoir immergé dans la culture française. Il évoquait avec respect les sacrifices de son père et la douceur de sa mère dont le portrait au fusain veillait sur lui ici, un des rares objets qu’il avait rapportés de sa maison à Tremblay.

Habité par le Liban, il évoquait les ruelles de Basta qui l’avaient vu naître et dans lesquelles il aimait se promener, la moujadarra du vendredi accompagnée de makdouss et de cornichons, délices simples dont il ne s’est jamais lassé.

Dans sa maison-musée aux portes de Paris, sa vie était accrochée sur les murs et la salle à manger nourrie de dédicaces. Max Ernst et Picasso s’en disputaient entre autres la vedette. Devant chaque tableau, il racontait, avec un sourire, leurs rencontres. Ses amis se tenaient là, silencieux, partageant avec nous la kneffeh que je lui rapportais avec plaisir de son pays de cœur et devant laquelle ses yeux d’enfant rieur se plissaient de bonheur.

C’est au grenier incrusté jusqu’au plafond de livres et de citations qu’il aimait écrire. Complice de ses rituels, une chaise à bascule avec, sous son coussin, une dizaine de calepins et puis, çà et là, au milieu d’un océan de merveilles, des calligraphies de Massoudi qui vous interpellaient sur la vie, faisant écho aux pensées du prince des lieux.

Une promenade clôturait à chaque fois ce pèlerinage. Il s’arrêtait d’abord devant une statue de la Vierge qui veillait sur le village et me montrait ensuite l’emplacement qu’il avait choisi pour retrouver dans l’éternité ses parents et son fils. Un lieu paisible entouré de verdure et d’espérance, juste à côté de Blaise Cendrars et pile devant l’espace que le village de Tremblay-sur-Mauldre avait dédié à ce dernier.

Homme de dialogue et de paix, symbole d’une francophonie bienveillante et éclairée, Salah Stétié avait un seul désir : que le Liban qu’il portait partout dans son cœur et qu’il avait servi de toute son âme aux pires moments de la guerre lui dédie une petite place, une simple rue près du quartier où il était né.

Requête jamais exaucée de son vivant et qui, je l’espère, trouvera un écho à travers ces pages. Histoire que l’histoire se souvienne un peu de lui. Avec, au-dessus de son nom, l’une des phrases qu’il affectionnait le plus : « Avant et après l’oubli, il y a un long crépuscule qui est la vie. »



Doué pour en débusquer la beauté, Salah Stétié aimait intensément la vie. Il avait posé sur elle le regard du peintre et du poète et s’est efforcé de la traverser avec émerveillement et gratitude, ignorant les médiocrités du mieux qu’il pouvait.

De ses blessures, pourtant multiples, il ne parlait jamais. Rarement quelques-unes reprenaient vie lorsque, submergé par un...