Le thé, rapporté en Angleterre par la princesse Catherine de Bragance au milieu du XVIIe siècle. Photo tirée de la page Instagram amyazzarito
Pendant ces deux derniers mois, la quarantaine a transformé nos intérieurs en un lieu conjuguant maison, bureau, fourneaux, cour de récré, où il a fallu se bâtir un nouveau style de vie. L’ouvrage The Elements of a Home : Curious Histories Behind Everyday Household Objects, qui vient de paraître, très à propos, aux États-Unis, revient sur l’histoire, souvent inattendue, des objets ordinaires qui peuplent notre quotidien. Son auteure, Amy Azzarito, historienne du design, embarque le lecteur dans un récit débordant de détails anecdotiques et non moins réels, qui remonte aux origines historiques et culturelles de tous les éléments utilisés, puisés dans nos cuisines, notre chambre à coucher en passant par le salon et autres pièces de la maison. Qui se serait douté, en dépliant une serviette de table, que cet objet banal a vu le jour dans la Grèce antique à partir d’un morceau de pâte à pain, et que la fourchette était considérée comme un ustensile du diable ? Ou que Platon inventa le premier réveil-matin fait de pierres et d’eau ? Pour, espérons-le, ces derniers jours de confinement, suivons cette historienne qui nous raconte l’âme et l’histoire de certains de ces objets.

Pages du livre sur l’origine des assiettes en papier. Photo tirée de la page Instagram amyazzarito
Fourchette diabolique, nappe blanche et thé portugais
Selon Amy Azzarito, les premières fourchettes ont été utilisées durant l’empire byzantin. C’est en 1004 que Maria Argyropoulina, petite-fille de l’empereur byzantin Romain II et nièce des empereurs Basile II et Constantin VIII, épouse Giovanni Orseolo, fils du doge de Venise Pietro II Orseolo. Dans son trousseau nuptial, un étui contenant deux fourchettes en or qui doivent être utilisées au cours de son festin de noces. Un geste qui a choqué les Vénitiens. Son décès, trois ans plus tard, due à la peste, fut qualifié par l’évêque de Venise, Pierre Damien (devenu saint), de châtiment divin, car, selon lui, la jeune épouse avait mangé avec les fourchettes du diable. En Europe, il ne sera plus question de fourchettes pour les quatre siècles suivants…
Selon l’auteure, les ancêtres des baguettes jetables utilisées aujourd’hui dans les restaurants japonais et chinois, remontent au XVIIIe siècle, lors de l’ouverture des premiers restaurants. Elles étaient également jetables, car selon une croyance shinto, même lavées, elles gardaient l’empreinte de la personnalité de l’utilisateur. Il ne fallait donc les utiliser qu’une seule fois pour conserver sa propre personnalité.
Les nappes, aussi, ont leur histoire. Car pour les chevaliers du Moyen Âge et leurs dames, le beau linge de table symbolisait l’élégance et le savoir-vivre. Ainsi, il était de bon ton d’étaler sur la table du repas une nappe blanche, parfois plissée pour plus de sophistication. Les convives s’installaient d’un côté de la table et, du côté opposé, la nappe devait tomber à terre pour empêcher les chiens de se faufiler entre les jambes des personnes présentes et les importuner. Les nappes de couleurs, considérées comme un « coupe-appétit », étaient le lot du monde rural qui les déclinait en rayures, carreaux ou pied-de-poule. L’oreiller, autre objet du quotidien, remonte à l’ancienne Égypte. Sa douceur n’a pas toujours été une priorité pour une bonne nuit de sommeil. La nuit, le dormeur reposait sa tête sur un morceau de bois incurvé soutenu par un pied. Cet oreiller-meuble maintenait la nuque en bonne position, plus que la tête, sans doute pour ne pas gâcher les coiffures élaborées, en vogue à ces époques…
Amy Azzarito nous immerge ensuite dans l’Europe Antique. À cette époque, en guise d’assiettes, les gens se servaient de bols creusés dans de grandes miches de pain complet vieux de quatre jours. Une fois le repas terminé, le support en pain était donné aux moins nantis.
Enfin, last but not least, l’on apprend que le rituel très british du Five o’clock tea nous vient du Portugal. En effet, l’infante du Portugal Catherine de Bragance, qui épousa Charles II d’Angleterre en 1662, avait apporté en guise de dot les villes de Tanger et de Bombay. Et, emporté dans ses bagages, une grande quantité de thé vert venu de Chine et adopté dans son pays depuis la fin du XVIe siècle, au fil des échanges avec la cour de Pékin. Une joyeuse initiative car, à son arrivée dans son nouveau royaume après un long voyage dans une mer tourmentée, lorsqu’elle demande une tasse de thé, on lui servira une tasse… de bière. Comprenant alors que sa boisson de prédilection était inconnue en Angleterre, la nouvelle reine instaurera l’habitude de boire du thé au sein de sa cour adoptive en puisant dans ses réserves. Une consommation qui s’est répandue, petit à petit dans tout le pays, à tel point que l’histoire rapporte que pour l’anniversaire de Catherine de Bragance (probablement en 1663 ou 1664), un poème a été composé à sa gloire et à celle du thé par le poète Edmund Waller. Il l’avait intitulé O Tea.
Après avoir feuilleté le livre de Amy Azzarito, et sans doute d’ici à la fin du confinement, vous regarderez tous ces objets insignifiants d’un autre œil…

