Critiques littéraires

Badiou, Trump et l’idée communiste

Dans son nouvel ouvrage intitulé Trump, Alain Badiou parle très peu du président américain lui-même. Pour ce philosophe français, Trump, en tant que personnage bizarre, vulgaire, raciste et misogyne, n’est ni très intéressant, ni même très dangereux : il n’est qu’un « symptôme détestable de la situation globale, non seulement aux États-Unis, mais dans le monde » ; et c’est exclusivement en tant que symptôme qu’il faut le traiter.

Ce petit livre réunit deux conférences données peu après l’élection de Donald Trump, et un texte rédigé trois ans plus tard. L’idée centrale de Badiou, c’est que l’arrivée de Trump au pouvoir est un symptôme de la crise profonde des régimes démocratiques au sein d’un monde complètement dominé par le capitalisme global. Pour comprendre ce phénomène qu’est Trump, il faut donc décrire la structure du monde dans lequel nous vivons.

Selon Badiou, la situation générale d’aujourd’hui est celle de la victoire complète du capitalisme global. Les implications de cette victoire sont nombreuses. La première – et la plus évidente –, c’est la monstruosité des inégalités : « Aujourd’hui, deux cent soixante-quatre personnes possèdent autant d’argent que sept milliard d’autres. C’est probablement la plus importante différence de situation que l’humanité ait connue depuis qu’elle existe. » La deuxième implication concerne les positions que le « sujet contemporain » peut occuper dans ce système d’inégalités. Badiou ne voit que quatre possibilités : être un propriétaire, c’est-à-dire un capitaliste ; être à la fois un salarié et un consommateur, c’est-à-dire vendre sa force de travail pour acheter des marchandises ; être un paysan pauvre dans un des pays sous-développés ; et, enfin, n’être rien du tout, ni un salarié-consommateur, ni un capitaliste, ni un paysan. La troisième implication découle des deux premières, et Badiou l’énonce sous forme d’hypothèse : « Il semble (…) que le capitalisme lui-même soit incapable de procurer du travail à la totalité de la population mondiale (…) parce que, comme vous le savez, les capitalistes offrent du travail uniquement s’ils peuvent espérer faire du profit ». Il en résulte un excédent de gens démunis et sans avenir, les quelques milliards qui ne sont rien du tout, qui ne devraient pas exister, et dont une partie erre à travers le monde à la recherche de moyens de subsistance.

Dans ce champ planétaire du capitalisme, dont la loi primordiale est la circulation de l’argent, les politiciens ne peuvent œuvrer que dans les limites étroites de la sphère nationale. Ce qui revient à dire qu’ils sont presque impuissants et que toutes les orientations politiques, même les plus antagonistes, ne représentent aujourd’hui que des différences minimes à l’intérieur d’une même tendance globale et unique. C’est ce qui explique, selon Badiou, la décomposition de l’oligarchie politique classique (la classe dominante cultivée) et l’émergence de ce qu’il appelle le « fascisme démocratique ».

De la brutalité du capitalisme global associée à l’absence de choix politiques réels résultent une frustration populaire, une peur de l’avenir et un sentiment généralisé de désarroi, ceci au sein d’une fraction de la classe moyenne, mais surtout parmi les pauvres.

Enfin, sur le plan idéologique, Badiou définit le monde dans lequel nous vivons par l’absence d’une autre orientation stratégique que celle du capitalisme. Autrement dit, le capitalisme ne prétend plus, comme jadis, être le meilleur système d’organisation économique et sociale ; il prétend tout simplement être le seul possible. Depuis environ trente ans, l’humanité s’est résignée au fait qu’il n’y a plus de choix, qu’il n’y a donc, pour elle, qu’une seule voie à suivre. Ce qui implique qu’il n’y a plus de politique à proprement parler, la politique étant essentiellement une opposition entre deux visions antagonistes du monde. La vision qui pourrait s’opposer au capitalisme et qui n’existe plus aujourd’hui même en l’état de simple idée, Badiou l’appelle « l’hypothèse communiste ».

La domination complète du capitalisme global, la décomposition de la classe politique traditionnelle, la frustration populaire, l’absence d’alternative : c’est par cette conjoncture que Badiou explique l’élection de Trump, ainsi que la venue sur la scène politique d’un nouveau type de politiciens, ces « quasi-gangsters » que sont les Berlusconi, les Bolsonaro, etc.

« Au fond, la vertu de Trump, encore bien trop peu reconnue, est de nous ouvrir les yeux sur l’essentiel. » Pour Badiou, l’essentiel, c’est de ressusciter le véritable antagonisme politique, c’est-à-dire la possibilité, pour l’humanité, de choisir entre deux voies ; c’est « d’opposer au capitalisme mondialisé, non pas des gesticulations morales ou "démocratiques", non pas des revendications libérales ou libertaires, non pas des mouvements aussi sympathiques que vains, mais une Idée, à partir de laquelle, autour de laquelle, composer en effet un programme, une organisation et de vastes mouvements ». Cette idée, c’est bien entendu l’idée communiste.


Trump d’Alain Badiou, Presses universitaires de France, 2020, 104 p.


Dans son nouvel ouvrage intitulé Trump, Alain Badiou parle très peu du président américain lui-même. Pour ce philosophe français, Trump, en tant que personnage bizarre, vulgaire, raciste et misogyne, n’est ni très intéressant, ni même très dangereux : il n’est qu’un « symptôme détestable de la situation globale, non seulement aux États-Unis, mais dans le monde » ;...

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