« Home Office » (Bureau à domicile), de Tanya Traboulsi. DR
Des professionnels de l’image racontent leur confinement à travers des clichés réalisés en exclusivité pour « L’OLJ ». Les titres, qu’ils ont choisis, en disent long sur leur état d’esprit : « Résignation », « Let me out », « Home Office », « Faking Sanity », « Conversation avec mon ombre » ou « Distanciation »... Promenade en images.

« Home Office » (Bureau à domicile), de Tanya Traboulsi. DR
Home Office / Tanya Traboulsi
Bob le chat est un poseur. Il fait partie de cette race féline aux attitudes tellement photogéniques. Dans cette photo, il fixe l’œil du téléphone portable d’un regard déterminé, l’air de dire : « Je suis là, je protège ma maîtresse. » Tel un Sphinx, il est en mode relax sur la poitrine de Tanya Traboulsi pendant qu’elle regarde un film dans le salon de son appartement à Beyrouth. « Tous les éléments dans cette photo reflètent mes efforts de trouver le confort dans les petits détails de la vie ordinaire. Pour garder la raison et le moral dans les circonstances difficiles que nous vivons aujourd’hui », indique la photographe qui, lors de pérégrinations sporadiques, se plaît a capter les herbes folles du printemps qui jaillissent ça et là dans les espaces déserts de la ville.

« Lunaire » de Roger Moukarzel. photo exclusive pour L’OLJ
Lunaire / Roger Moukarzel
« Chacun sa passion. Moi, c’est la lune. » Depuis le début du confinement, Roger Moukarzel consacre ses soirées (et ses aubes parfois : il a photographié la Lune rose à 5h30 du matin, par exemple) à guetter, au téléobjectif, son astre favori pour immortaliser quelques-unes de ses apparitions les plus spectaculaires. « En tant qu’artiste, j’ai décidé de faire de ce confinement obligatoire un moyen de voyager dans le temps et l’esprit », affirme le photographe aux lunettes bleues. « En cette période extrêmement difficile pour la majorité des habitants de la planète et plus encore pour les Libanais, le seul exutoire est de regarder plus loin que soi, pour traverser au mieux ce passage qui va nous conduire, je l’espère, vers une nouvelle ère plus bénéfique », ajoute cet éternel positif. Lequel ne pouvait trouver meilleure symbolique que la lune, synonyme de cycles, justement.

« Let me out » (Laissez-moi sortir), de Eddy Choueiry. DR
Let me out / Eddy Choueiry
Confiné mais organisé et, surtout, déterminé à ne pas se laisser abattre par l’ennui et la morosité, Eddy Choueiry s’adonne à trois activités : l’écriture musicale, un séminaire « online », et la relecture de Machiavel. Avant d’entamer sa journée, le photographe s’installe sur son balcon, d’abord pour écouter les oiseaux (comme tout le monde), ensuite pour prendre son premier café. Un immeuble en face attire son attention. Il prend une photo. Un cliché, comme une métaphore de la condition des vivants sur terre, où l’on voit les feuilles d’une plante qui essaient tant bien que mal d’émerger à travers les lamelles d’un store. Il n’y a pas que les humains qui sont confinés, pense-t-il. Le monde végétal l’est aussi.

« Conversations with my shadow » de Ayla Hibri. Photo DR
Conversations with my shadow / Ayla Hibri
Confinée à Londres, pas loin de Hyde Park, Ayla Hibri profite du silence pour placer son objectif au creux du souffle de la ville vide, et de la nature esseulée. D’humeur taquine, dit-elle, elle tente de déchiffrer ce tournant du temps et se plaît à converser avec son ombre, comme on peut le voir sur cette image qu’elle nous soumet. Mais dès lors que la photographe pose son regard sur le monde, celui-ci s’enveloppe d’une matière occulte qui ressemble à de la douce prose surréaliste. Un clic, et voilà que la silhouette de l’arbre, étalée sur le gazon du parc, semble avaler l’ombre de la photographe dont on devine la main tendue… Un appel, peut-être, à écouter ce que la nature nous dit, et, au passage, apprendre à faire corps avec elle.

« Resignation », autoportrait, Lamia Abillama. DR
Résignation / Lamia Abillama
Retourner son objectif vers soi-même pour immortaliser son état d’esprit durant le confinement. L’exercice s’est imposé de manière spontanée à Lamia Abillama. Portraitiste, rompue à l’art de capturer l’être profond de ses sujets, elle a éprouvé, cette fois, le besoin de consigner, par l’image, son propre ressenti de cette pandémie mondiale vécue dans l’isolation. Dans cette composition qu’elle a tout simplement baptisée Résignation, la photographe livre un autoportrait à déchiffrer comme un rébus. Car il faut « lire » les éléments qu’elle a rassemblés autour d’elle comme autant de symboles de sa peur et de son abattement, de son amour de la nature ou encore de sa propension à se réfugier autant dans l’alcool que dans la prière. « Ce virus me hante, comme un monstre effrayant », confie celle qui a fait poser de grandes bourgeoises en treillis dans leurs salons sans jamais penser qu’elle serait « enrôlée » un jour, elle-même, depuis son appartement, dans une guerre… virale. Et planétaire.

« Times of distanciation » de Akram Zaatari. Photo DR
Times of distanciation / Akram Zaatari
Alors que le monde entier se retrouve assigné au silence et à la distance, contraint à couper les liens, interdit de tout contact humain, Akram Zaatari, confiné dans son appartement de Beyrouth, dessine quotidiennement de suaves scènes de lutte turque. Une discipline accueillie par la ville d’Edirne depuis le XIVe siècle où, justement, le toucher, les peaux qui se frottent et les corps qui s’entrelacent sont au cœur du sujet. Sur ces esquisses que l’artiste a choisi de coucher sur du papier quadrillé, on voit donc le corps-à-corps de ces lutteurs, appelés pehlivans (héros, en perse), exhalant toute leur puissance sensuelle, torses nus, vêtus seulement d’une culotte en peau de vache huilée (la kispet) qui, une fois déchirée, disqualifie le combattant. En regardant les photos de ces petites toiles improvisées, une question surgit : le Covid-19, et le nouveau monde qui en découlera, gommeront-ils ce rituel ancestral ?

« Forêt » de Joe Kesrouani. DR
Dans la forêt / Joe Kesrouani
Il habite au fond de la vallée, à Baabdate. Et c’est tant mieux en cette époque de confinement. Joe Kesrouani, si habitué à la réclusion mais aussi à photographier le bâti de la ville grouillant d’embouteillages et de pollution, savoure son état actuel. « Je vois la ville d’une manière plus claire et j’invite les Libanais à tirer les avantages de ce confinement. » Si le photographe et peintre regardait la nature de loin même en jouant sous ses arbres, il l’adopte à présent dans son système de vie. « Dans son microcosme et dans sa lumière, à la manière dont elle pénètre les forêts et les sculpte à toutes les heures de la journée, la nature m’inspire, me libère. L’observer est donc un apaisement. J’avoue que nous sommes tous encore en pleine torture. Ce n’est qu’après que jaillira la vraie création. »

« Faking Sanity » (Simuler sa bonne santé mentale), de Myriam Boulos. DR
Faking Sanity / Myriam Boulos
Beyrouth, 11 avril 2020. Myriam Boulos prend des photos pour la première fois, depuis le début du confinement. L’artiste photographe confie : « J’ai lu quelque part que si l’on n’est pas anxieux pendant cette phase, on n’est pas sain. J’avais juste besoin que les choses se calment, de prendre mon temps. Les gens craignent cette période, moi égoïstement, j’ai peur de la voir se terminer. » Son cliché montre une plaquette de pilule contraceptive, entamée un jour et puis oubliée. Parce que le contact humain n’existe plus ? Parce que les jours se ressemblent et se confondent ? Parce qu’on a arrêté de compter. Et qu’en est-il du désir d’aimer ?



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10 h 15, le 17 avril 2020