Religion

Pâques en temps de coronavirus : le sens d’une résurrection

Le prêtre de Robbiano (Lombardie) célèbre une messe face à des selfies envoyés par des fidèles et collés sur les bancs de l’église. Piero Cruciatti/AFP

« Mort, où est ta victoire ? » s’exclamait saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens. Alors que les chrétiens s’apprêtent à fêter la Résurrection de Jésus, au surlendemain de Sa Passion, cette célébration de la victoire de la vie sur la mort s’avère particulièrement ardue dès lors que la pandémie mondiale du coronavirus entraîne chaque jour des milliers de décès. Comment le cœur peut-il être à la fête alors que les vivants ne réussissent pas à entourer leur proches malades et que ceux qui succombent à la maladie le font souvent dans la plus grande solitude ? Comment trouver la force de clamer la victoire de la vie alors que de nombreux médecins de par le monde sont confrontés quotidiennement à des choix tragiques imposés par les circonstances et la pénurie de lits de réanimation ? Comment se réunir autour de cette fête, la plus importante du christianisme, alors que l’écrasante majorité des fidèles est confinée à domicile et applique la distanciation sociale pour, justement, protéger la vie des autres ?

Cette tension manifeste entre la vie et la mort se situe justement au cœur de cette thématique du passage à la vie éternelle – soulignée par l’étymologie hébraïque du terme Pâques (« Pessah », dérivé du verbe « passah » : « passer au-dessus ») – et de l’ensemble du message porté par les Évangiles. C’est notamment le cas pour l’acte de conversion à la foi, qui ne se réalise pas sans tension : se convertir implique en effet un déplacement intérieur par rapport à ses anciennes croyances et à ses préjugés, et suppose par conséquent une ouverture à la nouveauté. Cette dynamique requiert une prédisposition d’écoute et une ouverture à l’altérité, à commencer par l’altérité du Christ Lui-Même. Et pour les chrétiens, cette tension entre l’ancien qui rassure et le neuf parfois inquiétant se dévoile désormais à travers de multiples dimensions en ces circonstances particulièrement tragiques.

Foi et raison

Pour certains fidèles, cette tension apparaît d’abord au niveau de la pratique de leur foi, et du concours de la science et des nouvelles technologies pour adapter cette pratique aux exigences sanitaires imposées par la lutte contre la pandémie. Les célébrations liturgiques du triduum pascal (le jeudi saint, le vendredi saint et la vigile pascale) se tiendront ainsi cette année en présence des seuls officiants et seront retransmises sur les réseaux sociaux ou la télévision (comme c’est notamment le cas pour les messes célébrées par le pape).

Or, si la majorité des fidèles a accepté cette adaptation aux circonstances du moment, une minorité radicale, souvent bien active, refuse de se plier à certaines directives des autorités civiles et ecclésiales. Nous en avons plusieurs démonstrations au Liban, dont la plus médiatisée à sans doute été le refus, il y a quelques semaines, de certains fidèles de communier dans la main. Et ce malgré les instructions très claires des évêques en ce sens. S’il est indéniable que le fait religieux se trouve bousculé à l’heure du coronavirus, cette cristallisation traditionaliste autour de la question liturgique semble prendre à nouveau le dessus sur le sens même de la foi. Accepter la conciliation de cette dernière avec la raison, s’adapter aux exigences liées à la préservation de la vie ne revient pourtant ni à nier l’essence même du message évangélique ni à perdre son âme.

Exceptionnelles et provisoires, ces adaptations à la nécessité ne sont sans doute pas appelées à perdurer une fois cette pandémie achevée. Elle donnent néanmoins l’occasion aux chrétiens de redécouvrir, à travers cette absence de contact physique imposé, une autre forme de communion spirituelle. Et peut-être, au-delà, d’interroger à nouveau le rapport fécond qu’entretiennent foi, religion et raison.

Salubrité et pauvreté

Un autre lieu de tension pour les chrétiens, en tant que membres de la cité, réside dans le strict respect du confinement imposé par les autorités et les questions qu’il soulève au regard de certaines de leurs valeurs fondamentales. Si nul ne peut contester l’importance du confinement pour empêcher la propagation du virus et éviter ainsi une saturation des hôpitaux, le respect de celui-ci peut aussi constituer un handicap pour aider son prochain, surtout quand ce dernier subit la misère et le dénuement. À cet égard, le ton souvent martial qui caractérise jusqu’à présent la réponse politique à cette crise ne manque pas d’interroger, tant dans sa forme qu’au niveau de certaines de ses conséquences pratiques. Au Liban, le Premier ministre Hassane Diab a ainsi demandé aux autorités militaires, civiles et sécuritaires d’être « plus sévères dans la mise en œuvre des mesures en obligeant les citoyens à rester chez eux et à ne sortir qu’en cas d’extrême nécessité, en empêchant les rassemblements de toutes sortes dans les lieux publics et en poursuivant les contrevenants devant les autorités judiciaires ». Par sa tonalité strictement répressive, ce type de discours se heurte à une réalité bien plus tragique et complexe que la seule question sanitaire. En particulier dans des pays comme le Liban où, selon un cri d’alarme lancé dès décembre dernier par la Banque mondiale – et donc du seul fait de la crise économique et financière qui ravageait déjà le pays –, la moitié de la population risque de basculer (si tel n’est déjà pas le cas) sous le seuil de pauvreté. Si l’État a certes réagi en annonçant une enveloppe spéciale destinée à la distribution d’aides alimentaires, qui peut légitiment penser que ces moyens suffisent à couvrir tous ceux qui sont dans le besoin ? Que les mécanismes de distribution de ces aides d’urgence et leur efficacité ne seront pas à leur tour victimes de pratiques clientélistes ?

Plus largement, quel peut être l’effet d’un discours strictement répressif sur ceux qui sont contraints d’entraver ces règles, non pas par égoïsme ou témérité morbide, mais tout simplement parce que le confinement finit par devenir un luxe qu’ils ne peuvent durablement se permettre ? Comment demander à un père obligé de nourrir sa famille de rester confiné chez lui ? Comment demander aux habitants des « bidonvilles », notamment à Tripoli, ou aux milliers de réfugiés syriens et palestiniens de rester indéfiniment collés les uns aux autres, souvent dans des conditions insalubres ? Disposent-ils des moyens les plus élémentaires (à commencer par l’eau courante et le savon) leur permettant de respecter régulièrement les « gestes barrières » ? Dès lors, comment les nombreux membres d’associations d’aide à ces personnes nécessiteuses peuvent-elles accomplir efficacement et sereinement leur mission si elles sont tenues d’être confinées en permanence chez elles, au moment même où l’on a plus que jamais plus besoin de leur aide ? Un chrétien ne peut légitimement se dérober face à ces questions, surtout en ces temps de fêtes pascales.

Générosité et audace

Face à la gravité de la situation, les chrétiens libanais sont donc appelés à allier générosité et audace et à agir comme la veuve de l’Évangile, qui a donné de son indigence et non de son superflu. Beaucoup le font déjà. Certains donnent de l’argent ou des produits alimentaires. D’autres bravent les interdits des autorités et prennent des risques en emballant quotidiennement des cartons alimentaires destinés à être distribués dans toutes les régions libanaises. D’autres cuisinent des plats et les distribuent aux plus démunis en respectant scrupuleusement les conditions d’hygiène, surmontant la peur de la contamination comme de la verbalisation. Leur courage et leur générosité les poussent à s’adapter et à adapter leur respect des mesures étatiques aux nécessités imposées par le service de l’autre. Ils prennent au sérieux les paroles de l’Évangile, sans pour autant négliger les mesures hygiéniques, et participent même activement à leur succès en les rappelant et en conseillant, par exemple, aux personnes dans la misère de les appliquer au mieux de leurs moyens et de leurs capacités.

Ainsi, la parole répressive est remplacée par une parole bienveillante et pédagogique qui n’infantilise pas l’autre mais le traite avec dignité. Et quitte à prendre tous les risques, y compris celui de l’utopie (tant au niveau social que communautaire), les chrétiens ne pourraient-ils pas aller encore au-delà, en exigeant par exemple de l’État de prendre lui aussi pleinement la mesure de ces circonstances dramatiques et de réquisitionner les appartements vides dans les tours pour les mettre, provisoirement du moins, à la disposition des familles n’ayant pas de logement digne de ce nom afin de leur permettre de respecter au mieux les règles de confinement ?

Et si ces temps sombres nous donnaient aussi l’occasion d’innover et de réinventer notre façon d’être au monde ? Et si les chrétiens trouvaient en cette dramatique épreuve face à la mort l’opportunité d’ouvrir un « passage » vers une nouvelle vie, où la dignité humaine et la justice sociale trouveraient tout leur sens ?

Par le père Gabriel Khairallah

Préfet de l’église Saint-Joseph, directeur du Centre de la jeunesse catholique et professeur de lettres à l’USJ et à l’IEP de Paris.


« Mort, où est ta victoire ? » s’exclamait saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens. Alors que les chrétiens s’apprêtent à fêter la Résurrection de Jésus, au surlendemain de Sa Passion, cette célébration de la victoire de la vie sur la mort s’avère particulièrement ardue dès lors que la pandémie mondiale du coronavirus entraîne chaque jour des milliers de décès....

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Très touchant votre article et encore on sait pas où nous allons

Eleni Caridopoulou

17 h 45, le 01 mai 2020

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Commentaires (1)

  • Très touchant votre article et encore on sait pas où nous allons

    Eleni Caridopoulou

    17 h 45, le 01 mai 2020