par Pascale STEPHAN

Une mère libanaise et la vie est belle

« Il est, paraît-il, des terres brûlées donnant plus de blé qu’un meilleur avril » ; ce vers transcendant d’une chanson d’amour de Jacques Brel résume à la perfection ce don de soi illimité des mamans libanaises. Tout au long de leur vie qui n’était pas un long fleuve tranquille, elles ont gratifié par leur générosité et leur gracieuseté un pays toujours secoué par des guerres répétitives et de tout genre, civile, économique, sanitaire, etc., par des imprévus funestes et par l’incompétence flagrante de responsables absorbés par leur nombrilisme. Elles ont gratifié par leur lucidité un pays aveuglé par l’inégalité hommes-femmes et par une société patriarcale bien approvisionnée par les différentes religions et par les différentes lois. Cette offrande de soi de nos mamans, malgré les souffrances endurées en silence qu’elles ont connues, dans un contexte de combat perpétuel pour leurs droits, nous interpelle, touche nos cœurs et réveille nos émotions.

Ma mère incarne parfaitement cette génération de femmes libanaises. Elle s’est pliée devant les difficultés, les maladies, la guerre, le manque d’argent et l’inégalité avec les hommes. Elle s’est pliée devant une vie semée d’embûches et de mauvaises surprises, de pleurs et de larmes, interceptée par de rares moments de vraie joie.

Elle s’est mariée très jeune, comme la plupart des filles de son âge, avant même ses 18 ans, avec le premier venu qui lui a promis monts et merveilles, mais qui n’a tenu aucune de ses promesses, faute de conjoncture favorable.

Sa vie de mère, seule et très jeune elle l’a esquissée. Ses parents n’ont jamais été présents car très éloignés, vivant à l’étranger. Très riches, ces derniers voudraient que tout leur argent et toutes leurs richesses soient destinés exclusivement aux garçons de la famille. La mentalité distordue de l’époque oblige.

Ma maman a vécu son enfance et son adolescence à l’école en tant que pensionnaire, comme c’était le cas aussi d’un nombre considérable de jeunes filles, où elle a appris des choses certainement, mais plus virtuelles que réelles, car elle vivait baignée dans les livres et le froid des dortoirs. Et les multiples fois où elle tombait malade, elle recevait juste le minimum de soins, de quoi se relever, comme la plus aboutie des bienveillances.

La tendresse d’une mère et la présence rassurante d’un père lui ont manqué durant ses longues années d’internat qui se sont soldées par un mariage qu’elle croyait, dans ses rêves éveillés, le plus providentiel et le plus heureux, puisqu’elle a aimé ce premier venu d’homme qui va la faire vivre dans le bonheur. Ce bonheur auquel elle a tant aspiré et qui est celui de toutes ces héroïnes des romans d’amour qu’elle a lus en cachette sous la couette et dans son lit aussi frisquet qu’une pâquerette qui vient d’éclore un soir de quiète.

Et puisque l’harmonie de la vie veut que tout rime avec tout, le nom de ma mère, c’est Rosette.

Un premier bébé garçon lui a donné la joie au cœur dans la morosité de ses jours et la taciturnité de son couple qui a commencé à s’installer et tout l’ennui qui s’ensuit avec un mari très fatigué de ses journées de travail, et elle, très fatiguée de ses journées de maman seule à plein temps.

La joie, elle l’a connue ! Avec ce garçon, un garçon comme premier bébé, une victoire providentielle, puisque si c’était une fille ça aurait été un échec. C’était la mentalité dominante à l’époque, et malheureusement cette mentalité reste dominante anachroniquement dans certains endroits plus ou moins arriérés du monde.

Et la vie continue son chemin épineux, et puis un deuxième enfant et un troisième et un quatrième, trois filles et trois accidents de la vie.

Et puis la guerre ! Et le presque arrêt du travail d’un mari qui aurait pu aller vivre aisément ailleurs grâce à son talent mais qui, par manque d’ambition, est resté cloué avec de quoi survivre, mais pas de quoi payer les études qu’elle voulait très ambitieuses pour ses enfants et pas de quoi satisfaire les désirs et les envies de ses enfants, ses héros.

Et comme un roseau qui plie devant les vents les plus redoutables, ma mère s’est pliée devant le vent des difficultés qui soufflait très fort dans sa vie, ces difficultés qui devenaient de plus en plus pesantes dans un pays ravagé par la guerre. Et comme un roseau qui se relève, elle s’est relevée. Elle s’est battue, elle est entrée dans la vie active un peu tardivement et elle a assuré, mais grave, l’éducation de ses enfants, de quoi leur faire plaisir, de quoi les rendre fiers et leur inculquer des valeurs et des principes par l’exemple et non seulement par le discours.

Ma mère, à l’instar des toutes ces mères libanaises, combattantes d’esprit et de mentalité, s’est trouvée dans une société majoritairement patriarcale, elle s’est battue contre vents et marées et elle est éminemment parvenue à se relever. Se relever au nom de l’amour qu’elle vouait à ses enfants.

Par cet hommage à ma mère, je voudrais vous rendre hommage à vous aussi, mères libanaises, et à vos moments de pénibilité extrême pendant la guerre, cette nuit profonde qui n’a fait que trop durer et qui vous a plongées dans l’horreur. L’horreur de perdre vos enfants et vos maris. Et ce vers de Racine qui me revient toujours à l’esprit à chaque fois que j’y pense, « c’était pendant l’horreur d’une profonde nuit », cette maudite guerre. Vous avez été héroïques, nobles, courageuses et surtout très généreuses tout au long de cette guerre, cette plaie toujours ouverte dans votre existence. Vous avez offert vos enfants pour protéger votre pays, vous avez prié et répété des prières et des prières pour les sauver. Vous avez combattu et aidé à guérir les blessés et à consoler les parents des martyrs. Héroïques. Patriotiques aussi, vous avez transmis à vos enfants cet amour d’une patrie pour laquelle ils se battent encore et toujours pour vous rendre fières, très fières.

« Je pourrais me pencher, mais je ne romprai jamais parce que c’est dans ma nature de femme forte » (Angela Merkel).

Et la mère libanaise est une femme forte, elle se plie dans les moments tempétueux et ténébreux, mais elle ne se brise jamais par les épreuves, elle se relève et c’est dans sa nature aussi.

Les circonstances étant ce qu’elles sont, vivement des jours meilleurs à la hauteur de vos sacrifices, à la hauteur de cette source d’amour universelle et éternelle que vous incarnez.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.


« Il est, paraît-il, des terres brûlées donnant plus de blé qu’un meilleur avril » ; ce vers transcendant d’une chanson d’amour de Jacques Brel résume à la perfection ce don de soi illimité des mamans libanaises. Tout au long de leur vie qui n’était pas un long fleuve tranquille, elles ont gratifié par leur générosité et leur gracieuseté un pays toujours...

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