Mon père était un bon père de famille, un homme digne, un homme droit. Un homme silencieux, malgré son vacarme, un homme soucieux malgré ses rires, un homme confiant malgré ses craintes, un homme réconfortant malgré ses soucis, un homme qui avait de l’autorité malgré sa bonté, un homme qui me portait dans son cœur, malgré sa rigueur. Un homme courageux, un homme ambitieux, qu’aucune difficulté ne réussissait à briser, même pas la guerre et ses cruautés.
Mon père était un homme grand, un homme vrai.
Durant la guerre, les bombardements, les tueries, les hostilités, les fuites vers les abris, les séjours dans les refuges, les pénuries, les insuffisances, les déficiences, mon père a pu vaincre la solitude, l’angoisse, le désespoir, le désarroi, l’échec et la peur.
Il était convaincu qu’il sera épargné, sauvé, et que cette sale guerre sera bientôt terminée.
Mais il y eut ce fameux samedi noir de 1978. J’étais encore adolescente. Mon père venait de tout perdre : le fruit de tant d’années de labeur, de sueur, de travail acharné. En l’espace de quelques heures, tout fut saccagé, pillé, volé, tout fut brûlé, tout fut anéanti, tout fut détruit.
Je revois encore les yeux bleus mouillés de mon père, ses traits tirés, son être entier écrasé.
Je revois encore l’homme décomposé.
La guerre a balayé à coups de bombes les rêves de mon père, mais pas sa gloire. Il ne se lassait pas de prétendre que, malgré tout, tout ira bien, que tout peut se reconstruire, se réparer, se remplacer. Il ne cessait d’espérer. Il lui restait la santé et la nôtre, se plaisait-il à répéter. La guerre a réussi à le dépouiller, mais pas à le briser ni le casser, juste le plier.
Je le revois encore cherchant une issue, tournant en rond, guettant une sortie, espérant une occasion, un miracle pour se relever, pour continuer. Cinq bouches à nourrir malgré le feu, malgré la violence et la bestialité, toute une famille à entretenir, des obligations à honorer, des efforts à conjuguer, pour assumer les obligations d’un père de famille, pour assurer les devoirs d’un homme grand, un homme vrai. C’est énorme. Comment a t-il fait ?
Mon père finit par plier bagage.
J’ignore si le désert de l’Arabie l’aurait choisi ou si c’est lui qui l’a choisi, attiré par l’aventure, l’inconnu, par instinct de survie ou par dépit. Où allait-il ? Que faisait-il ? Comment ferait-il dans un pays étranger ? Sans avoirs, sans ressources, sans recours ? Sera-t-il bien traité, respecté, apprécié ? Avait-il la même angoisse qui le rongeait ? Portait-il avec lui une peur qui l’accompagnait ? Comment a-t-il pu avoir le courage de tout recommencer ? Recommencer à 48 ans, ce n’est pas évident lorsqu’on est dépossédé, amputé, décomposé.
Et puis, un matin de la fin du mois d’octobre 1981, il a suffi d’un coup de fil, un simple coup de fil pour changer ma vie et faire basculer mon monde. Du désert de l’Arabie, on nous annonça que Georges était mort dans la nuit. Comme cela, simplement, sans grand discours et sans préavis. J’ai souhaité longtemps le retour de mon père parce qu’il me manquait, mais je l’ai espéré debout, m’ouvrant ses bras. Il m’est revenu en une seule pièce, inerte, comme une plaque de métal, en un morceau, froid comme la pierre.
La guerre a eu raison de lui, elle a fini par le vaincre et l’emporter.
Je ne reverrai jamais plus mon père. Si je savais qu’en partant pour nous assurer une vie, il signait sa fin, je me serais contentée d’eau et de pain.
Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas crié, je n’ai pas hurlé. J’étais cassée en mille morceaux. Ma peine et ma douleur sont restées muettes. Une fille de 18 ans qui perd son père rime avec une musique sans notes, une peinture dessinée sans couleurs, un arbre planté sans racines, une rivière vidée de son cours d’eau.
Je ne reverrai jamais mon père, je n’irai plus sur ses genoux, je ne me jetterai plus dans ses bras, je ne l’attendrai plus. Mon père ne m’accompagnera pas, n’applaudira pas mes diplômes ni mes succès, ne me prendra pas dans ses bras, ne m’entendra pas lui compter mes nouvelles, ni lui chuchoter mes secrets, ne me donnera pas le bras pour me conduire à l’autel. Il ne verra pas mes enfants.
Mon père n’est plus là. C’est une douleur énorme foudroyante, envoûtante, invincible qui rongera jusqu’à ma mort le plus profond de mon âme et usera, au fil du temps, mon être entier.
Malgré sa lourde absence, il m’arrive encore de sentir mon père, de le deviner, de le percevoir, de le toucher dans les yeux des braves et le cœur des vaillants, dans l’âme des hommes, les grands et les vrais.
Mon père n’est plus là, c’est votre sale guerre qui l’a emporté.
Et vous n’avez pas honte de la continuer!
Quelle lâcheté, quelle grossièreté, quelle indignité, pour toute l’humanité.
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.


Très touchant.
21 h 48, le 14 mars 2020