Entretien

« Personne ne connaît vraiment l’étendue de l’influence du roi Salmane sur le prince héritier »

Bernard Haykel, professeur d’études proche-orientales à l’université de Princeton, décrypte pour « L’Orient-Le Jour » le bilan des cinq années de règne du roi Salmane.

Le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane (à gauche), et le roi Salmane. Photo d’archives AFP

Il y a cinq ans, le roi Salmane succédait à son demi-frère, le roi Abdallah d’Arabie saoudite. Son accession au trône marquait une nouvelle ère pour la monarchie saoudienne, qui vit aujourd’hui au rythme des réformes économiques et sociales. Il nomme son fils, Mohammad ben Salmane (dit MBS), au poste de ministre de la Défense en 2015 avant de le propulser au statut de prince héritier en juin 2017. Bernard Haykel, professeur d’études proche-orientales à l’université de Princeton et qui a rencontré MBS à plusieurs reprises, revient pour L’Orient-Le Jour sur les bouleversements au cours de cette période.


Dans quelle mesure l’arrivée du roi Salmane au pouvoir s’inscrit-elle en rupture avec son prédécesseur, le roi Abdallah ?

Il y a eu une véritable consolidation et centralisation du pouvoir entre les mains du roi Salmane et de son fils, le prince héritier Mohammad ben Salmane, ce qui est sans précédent. Par le passé, le roi – que ce soit Abdallah ou Fahed – était une personne extrêmement importante, mais de nombreux organes et ministères du gouvernement étaient gérés et dirigés par d’autres princes. Pour le moment, tout le pouvoir est concentré dans les mains de la cour royale.


Quels sont les changements notables de ces cinq dernières années ?

Il y a eu de nombreux changements, les plus importants ayant trait à l’économie nationale et à la société. Sur le plan économique, le plan Vision 2030 vise à diversifier l’économie et réduire sa dépendance du pétrole. Cela a impliqué, par exemple, la vente ou la privatisation d’une petite partie de la compagnie pétrolière saoudienne Saudi Aramco, ce qui est sans précédent. Sur le plan social, les femmes ont obtenu le droit de conduire, elles sont beaucoup plus présentes sur le marché du travail, elles ont plus de droits de mobilité et de voyage (de nombreuses activistes œuvrant pour les droits de la femme dans le royaume ont toutefois été arrêtées dans le même temps, NDLR). L’autre évolution majeure est que l’Arabie saoudite est devenue beaucoup plus vindicative dans sa politique étrangère avec une armée plus développée et efficace. Elle s’est impliquée dans une guerre au Yémen contre le mouvement houthi, allié à l’Iran, et est devenue plus vindicative avec un pays comme le Qatar qui est en quelque sorte un rival du royaume.


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Quelle est l’étendue du rôle du roi Salmane dans la montée en puissance de son fils ? Quelle influence a-t-il sur lui ?

L’Arabie saoudite est une monarchie absolue, la volonté du roi est donc absolue, définitive et incontestée. L’ascension au pouvoir du prince héritier Mohammad ben Salmane est donc entièrement liée à la volonté du roi. Tout le pouvoir de MBS est délégué par le roi, et il ne fait aucun doute que si ce dernier ne voulait pas qu’il ait tout ce pouvoir, il ne l’aurait pas. Cependant, personne ne connaît vraiment l’étendue de l’influence du roi Salmane sur le prince héritier. Certaines personnes disent que tout le pouvoir est entre les mains de MBS, mais je n’en suis pas sûr. Le roi joue toujours un rôle, mais il n’est pas aussi public.


Dans quelle mesure le roi Salmane permet-il de maintenir un équilibre entre les cercles conservateurs et ceux qui cherchent à accélérer l’entrée de l’Arabie saoudite dans la modernité ?

Il y a des conservateurs et des forces réactionnaires dans la société qui ne sont pas satisfaits et qui resteront mécontents de ces changements – que le roi Salmane soit présent ou non. Cette politique n’est pas susceptible de changer parce que le besoin de ces réformes est défendu par MBS comme étant fondamentalement nécessaire à la transformation sociale et économique du pays, arguant du fait qu’il ne peut pas y avoir de transformation économique sans changement social. En d’autres termes, la libéralisation sociale a à voir avec un besoin pragmatique fondamental du pays de générer des revenus économiques ainsi que des revenus provenant d’autres sources telles que le tourisme, ou encore l’implication plus grande des femmes sur le marché du travail. La nécessité de ces changements n’est pas basée sur l’idéologie libérale, elle est basée sur le pragmatisme.


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L’Arabie saoudite s’appuie de plus en plus sur des moyens diplomatiques face à l’Iran, notamment depuis les attaques contre les installations d’Aramco, attribuées à Téhéran par Riyad et Washington. S’agit-il d’une tactique ponctuelle ou d’une réelle nouvelle stratégie à l’égard de l’Iran ?

Les Saoudiens et les Émiratis, en particulier Abou Dhabi, ont réalisé que les Américains n’allaient probablement pas protéger l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis contre l’Iran. D’où un changement de politique visant à ouvrir des voies de communication avec l’Iran pour désamorcer la situation et réduire les tensions. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite se rendent compte qu’ils ne peuvent pas diversifier leur économie, bâtir une société prospère sur le plan économique et technologique, s’ils sont en guerre ou s’il y a de fortes tensions avec l’Iran.


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Quels sont les enjeux de l’après-Salmane ?

La transition se fera sans doute très en douceur et n’impliquera aucune tension militaire ou de violence. Les actions de MBS sont conformes à la ligne menée par son père, notamment sur les deux problèmes fondamentaux auxquels l’Arabie saoudite est confrontée. Le premier est la nécessité de diversifier son économie et de créer des emplois pour un grand nombre de jeunes, et le second est le défi sécuritaire que représente l’Iran. Ces deux défis restent les mêmes et le prince héritier MBS, en tant que roi, poursuivra des politiques très similaires : diversifier l’économie autant que possible et essayer de maintenir un effet de levier pour empêcher l’Iran d’étendre son influence et de menacer la sécurité du royaume, ce qui implique de maintenir une relation solide avec les États-Unis.


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Il y a cinq ans, le roi Salmane succédait à son demi-frère, le roi Abdallah d’Arabie saoudite. Son accession au trône marquait une nouvelle ère pour la monarchie saoudienne, qui vit aujourd’hui au rythme des réformes économiques et sociales. Il nomme son fils, Mohammad ben Salmane (dit MBS), au poste de ministre de la Défense en 2015 avant de le propulser au statut de prince...

commentaires (1)

"L’Arabie saoudite est une monarchie absolue, la volonté du roi est donc absolue, définitive et incontestée." Oui, bien sûr, mais plus maintenant: le vieux roi est complètement gaga..MBS fait ce qu'il veut, y compris arrêter un prince aussi important que son oncle Ahmad, le frère à part entière du roi. Il est en passe de devenir le nouveau Abdel-Aziz...

Georges MELKI

16 h 06, le 09 mars 2020

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Commentaires (1)

  • "L’Arabie saoudite est une monarchie absolue, la volonté du roi est donc absolue, définitive et incontestée." Oui, bien sûr, mais plus maintenant: le vieux roi est complètement gaga..MBS fait ce qu'il veut, y compris arrêter un prince aussi important que son oncle Ahmad, le frère à part entière du roi. Il est en passe de devenir le nouveau Abdel-Aziz...

    Georges MELKI

    16 h 06, le 09 mars 2020