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Nos lecteurs ont la parole - Par Jacques M. Moufarege

Révolution du 17 octobre 2019 : être libanais par défaut ne suffit plus !

Grande est la différence entre pays et nation !

Depuis la nuit des temps, le Liban est un pays mais n’est devenu un État-nation qu’en 1943.

Ce passage ne put se faire qu’au prix des sacrifices ultimes de Libanais ayant en mémoire les souffrances subies sous l’occupation ottomane durant 500 ans à laquelle la Première Guerre mondiale mit fin.

Suite à la guerre fratricide libanaise de 1975, des armées étrangères occupèrent le pays, mais le Liban est resté un État-nation : le Libanais n’avait pas et ne voulait pas d’autres choix que de vivre sur la terre de ses ancêtres.

Malgré la présence des dizaines de milliers de soldats étrangers, le Liban État-nation continuait à fonctionner, mais le Libanais tient à son pays malgré toutes ses imperfections et ses manquements : perte du pouvoir d’achat, croissance économique en déclin, obligation de chercher du travail dans les pays arabes, rationnement de l’électricité, « cadeau » obligatoire aux fonctionnaires pour la moindre formalité.

Le Liban, déjà sur une pente négative, glisse vers un modus operandi viral et déstabilisant :

La corruption sans limite : avec l’argent on peut tout faire !

Cette corruption d’un niveau inimaginable a sapé la moralité et l’honneur de beaucoup de Libanais qui commencent à courir après l’argent facile :

– C’est facile de corrompre en dollars quand la livre libanaise est effondrée.

– C’est facile de payer avec l’argent des autres.

– C’est facile de détourner par la force des armes, etc.

Cette corruption ne s’est pas contentée de verser de l’argent à des haut placés pour en faire des obligés ; cette corruption a créé des emplois fictifs dans des sociétés publiques fictives, a mis la main sur la justice en plaçant des juges véreux, a fait voter des lois immunisant le corrupteur, parfois des lois valides pour quelques jours uniquement, des lois pour appauvrir les caisses de l’État en supprimant des taxes des plus riches, des lois autorisant l’importation de denrées étouffant la production locale, des lois rendant difficile l’exportation de certains produits locaux, etc.

Pire, cette corruption a fait annuler le service militaire obligatoire des jeunes sans le remplacer par un service civique, augmenter le nombre de députés de 30 % pour arriver à avoir un député chaque 82 km2 alors qu’il était pour 105 km2.

Pour info, en France il y a un député pour 1 000 km2 !

La révolution du 17 octobre a vu de jeunes Libanais, garçons et filles, jeunes et moins jeunes, riches et pauvres, tous les jours camper jour et nuit dans les rues, chantant l’hymne national, dansant, cuisinant sommairement des plats locaux, mangeant quotidiennement des sandwiches et appelant à l’unisson à la chute de tous les dirigeants corrompus et la formation d’un gouvernement de personnes compétentes.

À l’image de la corruption horizontale qui sévit dans notre pays, cette révolution est : Res nullius !

Ce que nos dirigeants n’arrivent pas à concevoir en insistant à discuter avec son représentant !

Cette révolution couvrant toutes les villes et certains villages du Liban est un fait inédit dans l’histoire de notre pays. Cette révolution a fait sauter les verrous intercommunautaires, interreligieux, intergénérations, interniveaux culturels avec comme dénominateur commun :

1- La demande portant sur le remplacement des dirigeants corrompus et la récupération de l’argent volé.

2- Le ras-le-bol de la précarité de leur vie.

3- L’amour de la patrie et le désir d’y vivre.

Cela a cimenté le sentiment national et a renforcé l’appartenance à l’État-nation !

Jamais le sentiment d’appartenance au Liban ne fut aussi fort et cela malgré la double nationalité de beaucoup de ces jeunes et moins jeunes.

Nulle part au monde, un rassemblement de plus de 10 % de la population durant 5 semaines ne fut aussi pacifique. Des manifestations similaires ont faire des morts par centaines, la semaine dernière !

Imaginez 35 millions d’Américains dans les rues tous les jours durant un mois !

Une pensée au martyr Ala’ Abou Fakhr et sa famille, tombé sur la place de rassemblement d’une balle tirée malencontreusement par le garde du corps d’un haut gradé.

Cette révolution a forgé le sentiment d’appartenance au Liban État-nation, a démontré, si besoin est, l’utilité du service militaire ou civique des jeunes et a prouvé qu’être libanais de naissance, libanais par défaut, libanais tiède, ne suffit pas pour bâtir un État-nation, pour faire des Libanais des citoyens à part entière et non pas des obligés : il faut plus que ça, il faut le prouver, il faut le mériter, il faut en être digne !

Le Liban est en train de vivre une 2e naissance, une 2e fête d’Indépendance.

Si la 1re fête du 22 novembre 1943 célébrait l’indépendance vis-à-vis de la mainmise étrangère, cette 2e fête du 17 octobre 2019 célébrera l’indépendance vis-à-vis de la mainmise de la classe dirigeante corrompue et le souhait pour la formation d’un gouvernement de gens cultivés et instruits, intègres, compétents et expérimentés qui saura effacer les séquelles de 4 décennies d’un pouvoir corrompu et abject.

Winston Churchill avait dit que ceux qui ont préféré le déshonneur à la guerre ont eu les deux à la fois.

Les révolutionnaires du 17 octobre 2019 l’ont intuitivement compris. Ils ont choisi de faire la guerre à cette classe de dirigeants corrompus ; ils en ont assez du déshonneur dans lequel la corruption de ces dirigeants a façonné leur passé et hypothéqué leur avenir.

Tel un phénix, le Liban ressurgira de sa défaite et illuminera le monde de nouveau.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Grande est la différence entre pays et nation ! Depuis la nuit des temps, le Liban est un pays mais n’est devenu un État-nation qu’en 1943. Ce passage ne put se faire qu’au prix des sacrifices ultimes de Libanais ayant en mémoire les souffrances subies sous l’occupation ottomane durant 500 ans à laquelle la Première Guerre mondiale mit fin.Suite à la guerre fratricide libanaise de 1975, des armées étrangères occupèrent le pays, mais le Liban est resté un État-nation : le Libanais n’avait pas et ne voulait pas d’autres choix que de vivre sur la terre de ses ancêtres. Malgré la présence des dizaines de milliers de soldats étrangers, le Liban État-nation continuait à fonctionner, mais le Libanais tient à son pays malgré toutes ses imperfections et ses manquements : perte du pouvoir d’achat,...
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