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Culture

« Jours » de Marwan Hoss

Poésie

Sous le titre « Jours », une anthologie du grand poète franco-libanais vient de paraître chez Arfuyen, la prestigieuse maison d’édition de Gérard Pfister. Disponible en librairie.

Fady NOUN | OLJ
13/11/2019

Le Paris des belles lettres vient de se refaire une beauté, avec la parution d’une anthologie de poèmes de Marwan Hoss (né en 1948) intitulée Jours*. « Sur la ligne d’horizon où vous m’êtes apparu, je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares », lui écrit René Char en 1971. Il a 23 ans. Cinquante ans plus tard, c’est toujours étonnamment vrai. La poésie de Marwan Hoss est inimitable. Elle est tout entière comme ces tableaux de Soulage, son ami, dont les traits noirs tracés à grands coups de brosse ne sont là que pour souligner la lumière.

« Le poète donne sa vie/La poésie est une fleur/en état d’alerte »

La vie de Marwan Hoss est marquée de drames dont l’un des plus déchirants fut la mort prématurée d’une mère vénérée, d’origine italienne. Dans ses premiers poèmes, salués par le dramaturge et poète Georges Schéhadé, on retrouve l’écho de ce drame dont il assumera longtemps la douleur, ainsi que celui d’une Beyrouth cosmopolite qui vit ses dernières années d’insouciance. C’est ensuite, pour Marwan Hoss, vers la fin des années 60, la grande migration vers Paris.

Apparu à l’horizon de René Char, voilà Marwan Hoss introduit chez GLM, l’éditeur des « grands ». Le voilà ensuite, grâce à une audacieuse initiative, à la tête d’une galerie d’art, Le Soleil dans la tête, début d’un parcours extraordinaire qui conduira Hoss à la direction de la Galerie de France, puis à la fondation de sa propre galerie. Celle-ci va devenir l’une des quatre ou cinq plus grandes de France, avant de dépérir face aux grandes maisons de vente aux enchères.

Le tireur isolé, Le retour de la neige, Absente retrouvée, Ruptures, Déchirures, La lumière du soir et Jours jalonneront sa carrière d’écrivain. Avec l’anthologie qui paraît aujourd’hui, nous sommes en présence d’une poésie du bord du gouffre qui prend souvent la forme d’aphorismes. Mais ce ne sont pas des pensées qui s’expriment là, ce sont des bistouris.

« Je suspecte la nuit/de dormir toujours/les yeux ouverts »

Ou encore :

« Ne serions-nous pas/maintenant plus que jamais/mais comme toujours depuis/à l’heure précise où s’observent/sans merci/l’ombre et la lumière »

Souvent, il s’agit de deux ou trois vers dont la vérité vous tient en respect. Taillés comme des diamants, leur éclat, leur luminosité varie, mais ils sont tous de la même eau, de la même densité : apostrophes et sommations adressées à une mystérieuse création, par un homme qui a souffert de l’absence, du déchirement et de la maladie, et dont les seules armes ont été ces paroles d’exorcisme, comme des diamants noirs.

Les coups et les épreuves, dont il est encore trop tôt pour parler, ne cesseront pas et expliquent beaucoup de ce que le poète décrit comme des « poèmes de résistance ». Des repères biographiques sont indispensables, parfois, pour en saisir la portée. Retenons-en cette magnifique élégie :

« Je penserai à toi plus volontiers les matins/Comme en cette heure/Ainsi le jour ne saurait plus tarder et je pense pouvoir/Rejoindre tous les bruits de la tristesse et me rapprocher/Plus encore de tous les bruits de la vérité/Grâce à toi aucune ville aucun pays ni par ses vacarmes/ni par ses silences ni par ses odeurs ne saurait plus/me troubler »

« Je vivrai ainsi plus sereinement/Les difficultés et les mystères prendront d’autres couleurs/J’aimerai mieux ce qui me sera donné/Parce que j’aurai compris plusieurs fois la mort/Et plusieurs fois la vie » (in Absente retrouvée, 1991).

Les coups du sort sont tels que, plus d’une fois, seule une grâce de lucidité lui permettra « de jouer de bons tours à la folie ». Il le dira :

« L’écriture s’interpose/Entre lucidité et folie »

L’aisance matérielle n’arrangera pas toujours les choses. Elle donnera parfois à ses épreuves un goût d’amertume encore plus prononcé. Il y a dans la perfection formelle de la poésie de Marwan Hoss un inachèvement. L’amour, constamment, lui échappe des mains et presque tous ses poèmes sont écrits en fonction de la mort. « La mort est une science exacte », écrit-il.

Fort heureusement, l’écriture du poète l’est aussi. Mais pour Marwan Hoss, le mot exactitude est trop faible : il faut parler de raffinement dans l’exactitude. Son art poétique, son rapport aux mots, qu’on retrouve çà et là dans Jours, est à la fois surprenant et savoureux. En voici deux exemples :

« Au petit matin/L’écriture est plus sûre/Je fais faire aux mots/Le tour de la terre »

Ou encore :

« Ne pas laisser au mot/La moindre issue/Le capturer vivant »

Entre un recueil et l’autre, plusieurs années s’écoulent. Au fur et à mesure qu’ils s’éloignent de Beyrouth, les poèmes de Hoss, si tendres par moments, se dénudent comme des barreaux de prison. Mais la tendresse congédiée a tôt fait de reparaître. Nous lui devons certains des plus beaux poèmes :

« J’ai conduit ma vie/Jusqu’au bout de ses mots/Aujourd’hui la fatigue/Paralyse mes gestes/Plutôt que de compagnons/Je m’entoure d’objets/Ils ne savent rien de moi/Sauf quand je leur parle »

Ou encore :

« J’irai à la recherche/Du grand coudoux de Namibie/Et de son peuple/Il me dira peut-être/Avec des mots nouveaux/Et le roulement des tambours/Comment faire pour traverser le fleuve/Qui traverse ma vie »

Il est aussi un autre tourment qui traverse les poèmes de Marwan Hoss, celui de la guerre qui ravage son pays natal et l’ensemble du Moyen-Orient. Son recueil est dédié à sa femme et à ses enfants, en même temps qu’à « tous ces enfants/coulés en haute mer/à la poursuite d’un rêve ».


Défi métaphysique

Ce qui empêche cette poésie d’être pur gémissement, ce qui la met régulièrement à distance, c’est la volonté inflexible de Marwan Hoss de défier la mort, et de lui « échapper ». Il croit avoir trouvé la parade

« Comment faire/Pour échapper à la mort/Mourir avant »

Défi métaphysique dans un monde cynique et frivole qui a éteint les étoiles et les a remplacées par des guirlandes d’ampoules. Car Marwan Hoss est fils de son époque. Dans Les chênes qu’on abat, Malraux écrit : « Notre civilisation n’est certes pas la première qui nie l’immortalité de l’âme, mais c’est bien la première pour laquelle l’âme n’ait pas d’importance. »

Mais allez expliquer que l’âme n’a pas d’importance, ou qu’elle n’existe pas, à un homme qui écrit : « J’entends ma mère pleurer/Prisonnière de sa mort. »

De Jours s’élève comme un parfum de « poème philosophique ». C’est un peu le journal de bord d’un « réfugié de l’âme » (Jessica Powers) qui lutte à mots nus contre un monde qu’il jalonne d’épées, d’épitaphes et de stèles.

« Le jour où tu es partie/J’ai été à ma rencontre »

Ou encore :

« Ainsi aurai-je fait/le tour de ma vie/et celui désespéré/de l’espoir »

« Nous construisons un monde/Où la lumière sera noire le jour », avertit encore le poète. Mais la « lumière noire » est une lumière fantaisie. La substance même de la lumière est un solvant du noir. En intitulant un ensemble de textes épars Recherche de la base et du sommet, le grand René Char aspirait mystérieusement à s’arracher à l’enfer d’une galerie de miroirs qui le renvoyaient continuellement à son malheur, à ses échecs et à son destin, et à rejoindre une temporalité qui aurait « une base » et « un sommet », et donc une finalité et un sens.

Dans cet univers, « mourir avant », c’est mourir à son désir pour renaître à l’altérité. Nous croyons que c’est aussi à l’anxieuse et rageuse démarcation de cette terre promise, à cet au-delà de soi, que renvoient les « paroles en archipel » de Marwan Hoss ; en prévision de l’heure où il lui faudra – pour de bon – poser les deux pieds dans la barque et, debout, comme il l’a fait tout au long, « traverser le fleuve qui traverse sa vie ».

*« Jours », éditions Arfuyen, avec quatre lettres inédites de René Char, 242 pages.

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