Michel Eddé. ©Famille Eddé
« J’appelle grands hommes tous ceux qui ont excellé dans l’utile ou dans l’agréable », écrivait Voltaire. Michel Eddé est assurément un grand homme puisqu’il a excellé dans les deux !
« L’utile » ? Membre d’une famille qui comptait de nombreux juristes comme Émile, Camille, Gabriel et Raymond Eddé, il fut lui-même un avocat compétent, doté d’un flair infaillible et d’une grande minutie dans l’analyse des contrats, avant de réussir dans les affaires en Afrique. Philanthrope à la générosité exemplaire, président de l’Association des amis des « Restaurants du cœur », il distribuait sans compter, manifestait sa bonté avant même d’être sollicité et faisait l’aumône avec une discrétion telle que « sa main gauche ne savait pas ce que la droite donnait », suivant les préceptes du Christ (Mt. 6, 3-4).
Conscient de la fragilité de la communauté maronite sujette aux persécutions et aux luttes intestines qui le désolaient, il présida la Ligue maronite et lança la Fondation maronite dans le monde. Mais son attachement au christianisme – hérité sans doute de sa mère adorée qui, disait-il d’un air amusé, ne sortait pas le mardi parce que Constantinople, capitale de l’Empire byzantin, est tombée, selon le calendrier julien, le mardi 29 mai 1453 ! – n’entrait jamais en contradiction avec son plaidoyer permanent pour le vivre-ensemble : « Ce qui m’importe, c’est qu’on protège le vivre-ensemble au Liban, a-t-il affirmé à un groupe d’avocats venus l’interviewer à l’occasion du centenaire du barreau de Beyrouth. En Occident, on commence seulement à découvrir « l’autre », alors que nous expérimentons depuis longtemps la coexistence et vivons harmonieusement avec l’autre. C’est une richesse que nous devons sauvegarder ! »
Nommé ministre à cinq reprises, il eut le mérite de jeter les bases du ministère de la Culture nouvellement créé et de contribuer, en tant que ministre de l’Enseignement supérieur, à l’assainissement du secteur universitaire dans le pays. Fin connaisseur du sionisme et de la question de Palestine, il était virulent à l’égard d’Israël et critique vis-à-vis de ses dirigeants, mais rejetait l’antisémitisme, comme en témoigne son message d’encouragement quand L’Orient Littéraire publia un reportage sur la maison d’Anne Frank à Amsterdam.Grand défenseur de la francophonie à l’instar de son mentor Michel Chiha (dont il a présidé la Fondation) et de ses amis Charles Hélou et Michel el-Khoury, grand officier de la Légion d’honneur, il a longtemps été le PDG de L’Orient-Le Jour qu’il a toujours soutenu avec enthousiasme. Il me téléphonait souvent pour me féliciter de la qualité de L’Orient Littéraire dont il était très fier, lui qui a également cru en L’Orient-Express, la revue exigeante pilotée par le regretté Samir Kassir.
Ancien élève des jésuites, membre du conseil stratégique de l’Université Saint-Joseph qui lui a attribué un doctorat honoris causa en 2016, il a présidé l’Amicale des anciens du collège Notre-Dame de Jamhour et sponsorisé pendant des années le fameux Prix d’honneur décerné chaque année aux meilleures copies en philosophie. Au moment des délibérations, il participait activement aux discussions, avançait des arguments pertinents et, quand on n’arrivait pas à départager deux élèves également doués, n’hésitait pas à mettre la main à sa poche pour créer un prix additionnel et nous éviter ainsi d’être « injustes » ! « L’agréable » ? Soucieux de préserver la beauté du patrimoine libanais, Michel Eddé eut le courage d’initier le classement des demeures anciennes menacées de destruction par les promoteurs sans scrupules et joua un rôle actif au sein de la Fondation nationale du patrimoine qui restaura sous sa houlette le musée national de Beyrouth. Il était numismate et collectionnait toutes sortes d’objets, animé par cette passion du beau qu’il a su transmettre à son fils aîné, fondateur d’un merveilleux musée de minéraux. Sur le plan personnel, c’était un bon vivant, doté d’un humour irrésistible, toujours prêt à raconter des anecdotes pour détendre l’atmosphère, et, bien entendu, « un véritable gourmand », espèce « rare comme les hommes de génie » selon le mot de Maupassant. Malgré plusieurs ennuis de santé, il ne se départait pas de sa bonne humeur et gardait un moral d’acier entretenu par l’amour incommensurable qu’il portait à sa famille – dans l’acception la plus large du terme.
Ayant toujours su joindre l’utile à l’agréable et ayant réussi dans l’un comme dans l’autre, Michel Eddé était un homme incomparable. Bien qu’il fût cloué au lit ces derniers mois, son absence était tempérée par le réconfort que nous procurait sa présence morale. Le savoir vivant nous rassurait. Sa mort laissera un vide immense, mais le bonheur de l’avoir connu et le souvenir de son rire communicatif nous empêcheront d’être tristes.
Alexandre NAJJAR


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