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Nos lecteurs ont la parole - Diana Mehdi

Le cri du cœur d’une femme libanaise

AFP / JOSEPH EID

Au Liban, je suis une femme chiite... Ne soyez pas choqués : tous ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais vraiment trop cru, jeûné ou prié... et que la probabilité que je le fasse un jour est nulle. Mais oui, au Liban, qu’on le veuille ou non, on est étiquetée et emballée par notre religion, voire par notre confession.

Au Liban, si je m’étais mariée, je l’aurais fait (en étant obligée puisque n’ayant pas le choix) devant un cheikh et j’aurais subi la loi du tribunal chiite, chose qui ne m’aurait pas forcément convenu.

Au Liban, si j’avais divorcé, on m’aurait retiré mes enfants.

Au Liban, on me laisse certes m’habiller comme je veux, mais on ne manque jamais de me rappeler que je reste une femme et que je ne peux donc pas donner la nationalité à mes enfants.

Au Liban, j’ai grandi dans une région majoritairement chiite, je me suis identifiée avec beaucoup de ses peines et de ses douleurs. Cela dit, ayant fréquenté des écoles plutôt mixtes et venant d’une région majoritairement chrétienne, je me suis également naturellement identifiée avec d’autres revendications et d’autres peines, mais tout le monde a toujours œuvré et veillé à me faire comprendre que sa peine était plus lourde et plus injuste que celle d’autrui. Petite, toutes les douleurs se valaient à mes yeux et je me sentais vraiment incapable de hiérarchiser ces souffrances... J’étais un peu perdue dans tout cela. C’était trop compliqué pour moi.

Au Liban, on passait nos étés à la montagne et j’adorais cela car la nature et la verdure sont ce que j’aime le plus. Cela dit, on devait rentrer à Beyrouth pour l’école et pendant presque 9 mois on restait enfermés dans des cubes affreux de béton.

Au Liban, je rêvais de l’Autre, je me suis toujours dit que si je me mariais un jour, ce serait avec un étranger, avec quelqu’un de très différent. Je comprends aujourd’hui la passion que j’avais pour Noël, j’adorais le repas de Noël et je veillais à ce qu’on ait tous les ans bel et bien un sapin de Noël. Je me rappelle l’année où le nôtre s’est cassé, j’ai décoré nos plantes d’intérieur de boules et de lumière en attendant que mes parents prennent un nouveau sapin... J’étais intransigeante là-dessus et, pourtant, ce ne sont pas vraiment les valeurs de l’Église qui me branchaient non plus (j’en avais entendu parler de ces femmes qui ne parvenaient pas à se séparer de leur époux qui pourtant était violent à cause de cette même Église). Aujourd’hui, je comprends mieux ce que je voulais affirmer dans mon obsession pour Noël. Je revendiquais mon ouverture sur l’Autre de mon pays... mon envie de partager sa joie.

Au Liban, mes parents qui ont un peu vécu la guerre avaient peur de tout... On n’a jamais vraiment vécu notre jeunesse comme il le faut... Il ne fallait jamais trop tarder le soir... ou « s’éloigner » de la maison. Mes parents avaient moins peur pour moi en France, pourtant seule, qu’au Liban.

À vrai dire, ils avaient peur de l’insécurité mais aussi du « qu’en-dira-t-on » qui étouffe tant de femmes de ce pays.

Au Liban,

j’ai vécu moi-même de loin quelques épisodes de guerre...

Au Liban,

mes parents ont travaillé si dur pour que je puisse accéder à l’une des écoles les plus chères du pays pour que « j’aie toutes mes chances et que je m’épanouisse dans un environnement le plus mixé possible ». Je peux vous dire que l’épanouissement ne pouvait pas vraiment se concrétiser quand vous devez quitter votre appartement où vous avez vécu toute votre enfance à cause des bombardements d’Israël.

Au Liban,

j’ai donc grandi avec deux poids lourds, ceux d’une peur permanente d’une situation qui peut dégénérer à tout moment et des efforts que font mes parents pour que je sois instruite ou même soignée, puisque tout cela est payant au Liban.

Au Liban,

mon père me racontait comment le centre-ville était « el-Balad, le pays » pour tout le peuple et non Solidere... Mon père me racontait aussi comment le train amenait, à l’époque, d’une région à l’autre... mais moi je n’ai connu ni centre-ville populaire ni trains.

Au Liban,

mon grand-père m’a raconté que ses voisins étaient chrétiens. Mais moi j’en ai voulu aussi des voisins chrétiens dans mon immeuble (surtout des orthodoxes et des grecs-catholiques, je voulais trop en connaître... car les maronites j’en connaissais déjà depuis ma région d’origine).

Vous allez vous dire mais qu’est-ce qu’elle nous raconte et qu’ont à faire ses blessures d’enfance avec les manifestations d’aujourd’hui ?

Je vais vous dire, c’est très simple. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est que cette révolution a caressé la petite fille que j’étais... l’a réconciliée avec le Liban de son enfance et de sa jeunesse et quand une révolution parle aux enfants que nous étions, la réalisation de nos objectifs est une fatalité... ce n’est qu’une question de temps...

La libération sociale et sociétale va de pair avec la libération politique et j’ose espérer que la révolution d’aujourd’hui le permettra un jour.

Nos filles n’auront plus comme seule obsession de partir ailleurs pour pouvoir se réaliser en tant que femmes libres.

On comprendra les douleurs de l’autre quand on ira à sa rencontre.

On sortira de nos bulles et on s’ouvrira à l’autre quand on osera dire « dégagez » aux criminels de guerre et aux voyous qui nous gouvernent depuis des années.

On respirera un air frais quand le gouvernement trouvera de vraies solutions pour les transports en commun, l’électricité et la planification urbaine....

Vous aurez autant de versions et de raisons de manifester que de personnes dans la rue aujourd’hui et c’est cela ce qui est bien... c’est cela qui est beau et c’est cela ce qu’il y a de plus sain et de plus rassurant...

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Au Liban, je suis une femme chiite... Ne soyez pas choqués : tous ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais vraiment trop cru, jeûné ou prié... et que la probabilité que je le fasse un jour est nulle. Mais oui, au Liban, qu’on le veuille ou non, on est étiquetée et emballée par notre religion, voire par notre confession. Au Liban, si je m’étais mariée, je l’aurais fait (en étant obligée puisque n’ayant pas le choix) devant un cheikh et j’aurais subi la loi du tribunal chiite, chose qui ne m’aurait pas forcément convenu.Au Liban, si j’avais divorcé, on m’aurait retiré mes enfants.Au Liban, on me laisse certes m’habiller comme je veux, mais on ne manque jamais de me rappeler que je reste une femme et que je ne peux donc pas donner la nationalité à mes enfants.Au Liban, j’ai grandi dans...
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