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Culture

Le monde (pacifiste) d’Ahrarnia

Cimaises

« L’art en un autre langage » est le titre de l’exposition de l’artiste iranien Farhad Ahrarnia, à la galerie Janine Rubeiz, en collaboration avec Rose Issa Projects. Pour une culture dénonciatrice de l’esprit de guerre et de l’impérialisme, d’aspiration à la paix, à l’énergie positive, à l’équilibre et à l’harmonie.

08/10/2019

Après huit expositions solos, et presque une cinquantaine en tir groupé, aussi bien dans le monde arabe qu’en Europe et outre-Atlantique, Farhad Ahrarnia, qui vit entre Shiraz (Iran) et Sheffield (Grande-Bretagne) et est diplômé en Film expérimental et documentaire, théorie et pratique de l’Université Sheffield Hallam en Angleterre, donne à voir à Beyrouth, pour sa première expo en solo, un bouquet de ses œuvres, de son adresse, de son inspiration, de son talent.

Dans une initiative plutôt rare, et qui ne manque ni de courage ni de culot en ces temps de crise et de controverse, Farhad Ahrarnia, 48 ans, ouvre ainsi toutes grandes les portes de l’art iranien dont on ignore quelque peu ici, en raison du chaos, des tensions et des conflits politiques, la profondeur, l’originalité, l’envergure, la singularité, l’universalité et le message.Cheveux poivre et sel, lunettes vissées sur le nez, silhouette svelte, vêtue tout de noir, utilisant avec brio la langue de Shakespeare, Farhad Ahrarnia est, à son sixième séjour au Liban, « de plus en plus fasciné par Beyrouth et toute la complexité de la ville, dans sa dimension sociale et culturelle ».

Son œuvre exposée à la galerie Janine Rubeiz, est un mélange de genres et de techniques où fusionnent photographies, travaux d’aiguilles, savoir-faire des artisans et habiletés des mosaïstes rompus au métier (khatamkar). Une œuvre qui est le fruit d’une étroite collaboration de l’artiste avec divers artisans (brodeurs, marqueteurs, fondeurs, orfèvres…), pour une expression créative où l’enjeu, par-delà l’éloquence du beau, est aussi un engagement dans l’actualité de la formations des États modernes en Orient.

On commence avec ces broderies qui embellissent des photographies du Moyen-Orient sous influence colonialiste (évidente pointe contre l’impérialisme), prises par l’archéologue et écrivaine britannique Gertrude Bell. « Je n’ai pas peur des couleurs, souligne Farhad Ahrarnia, c’est exotique et subversif, surtout avec les techniques d’association. »

Des représentations empreintes de sensibilité, frémissantes de tonalités intenses ou estompées, sur fond d’étoffe de treillis militaire, rejoignant avec les découpes de ces silhouettes et feuilles de figues dansantes les volutes festives de Matisse, transformant une zone de guerre et d’agressivité en moment de paix et de plaisir... Voilà une lecture nouvelle, nourrie de simplicité à travers la sophistication de la créativité, pour appréhender des terres gorgées de soleil, de bruit, de fureur et de lumière.

Ce qui fait dire à l’artiste, avec un malicieux sourire de complicité et de contentement, au sujet de ces ouvrages d’une tapisserie conceptuellement nouvelle aussi bien esthétiquement que socio-politiquement : « Je crois que Matisse serait heureux du détournement de ces broderies ludiques… »

Et c’est en toute subtilité qu’on glisse vers le « khatam », à travers un style de constructivisme russe à la Malevitch, sans oublier les abstractions de Kandinsky, pour reproduire des dessins aux mouvements géométrisés en images micromosaïstes où s’interpénètrent des osselets, du bois coloré et divers matériaux métalliques. Pour rejoindre l’esprit d’un éminent art traditionnel de Shiraz, d’une ahurissante précision, d’une vertigineuse finesse.

La série des petites pelles en cuivre plaqué argent reste un bijou qui rappelle l’histoire du Liban, que l’artiste a visité déjà plus d’une fois comme on vient de le souligner. Elle emprunte en médaillon des fragments de sculptures admirées au Musée national de Beyrouth, comme pour renforcer l’impact, la grandeur et la valeur, de Sidon à Baalbeck, de l’histoire ancienne du pays du Cèdre. On est là, sans doute, dans un hommage à la terre de miel et d’encens et de sa mythique civilisation ancestrale, mais aussi un rappel de la richesse culturelle régionale qui rivalise avec celles du monde…

Un petit clin d’œil malicieux destiné aux visiteurs, pour les inviter à piocher dans les strates de l’histoire afin de mieux découvrir les origines et la fierté des racines… Oui, en effet, l’art a ici un langage imprévisible et sans frontières. C’est, de toute évidence, un autre langage pour évoquer passé, présent et peut-être futur. Un art qui interpelle, à travers ses multiples visages, tout en gardant une souveraine préoccupation esthétique, pour une perception nouvelle et une approche participative, sans jamais oublier le frisson du bel ouvrage et de la belle tâche.


Galerie Janine Rubeiz

Raouché, immeuble Majdalani. « Art in another language » (L’art en un autre langage), de Farhad Ahrarnia, en collaboration avec Rose Issa Projects, jusqu’au 24 octobre 2019.

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