Eleonora Insalaco présentant à Amman les résultats du rapport 2018 de la Fondation Anna Lindh sur les tendances interculturelles et le changement social. Photo Iyad Alsaeed
Le Forum EuroMed femmes pour le dialogue, tenu récemment à Amman, a été précédé par une présentation des résultats du rapport 2018 de la Fondation Anna Lindh sur les tendances interculturelles et le changement social.
Ce rapport, publié tous les trois ans depuis 2008, est basé sur une enquête effectuée, en collaboration avec Ipsos MORI, auprès de 13 000 personnes dans treize pays euro-méditerranéens. Son objectif est d’identifier « les relations et perceptions mutuelles qu’ont les populations du nord et du sud de la Méditerranée », explique à L’Orient-Le Jour Eleonora Insalaco, directrice de la recherche interculturelle et de la programmation à la Fondation Anna Lindh. « Nous sommes convaincus, à Anna Lindh, qu’en identifiant ces tendances, nous pouvons agir et prendre les mesures nécessaires pour renforcer les liens entre les peuples des deux rives de la Méditerranée », poursuit-elle.
Depuis la première édition du rapport, le questionnaire reste dans sa majorité inchangé. Une partie minime est adaptée à l’actualité socio-économique et géopolitique du moment. Aussi, pour cette dernière édition, « des questions relatives à la radicalisation et au vivre-ensemble dans les sociétés multiculturelles ont été ajoutées, en raison notamment du phénomène de migration dans les pays arabes et européens », précise Mme Insalaco. D’ailleurs, selon le rapport, la région de la Méditerranée a été fortement liée aux problèmes de migration, notamment en Tunisie (70 % des personnes interrogées), en Algérie (66 %) et en Italie (59 %). Mme Insalaco ajoute que le prochain rapport inclura des questions relatives à « l’impact de l’émigration, aux mesures à prendre pour que les sociétés soient plus intégrées, comme sur les moyens de lutter contre la polarisation au sein des sociétés qui est due au discours populiste ».
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Acceptation de la diversité
La dernière version du rapport a englobé huit pays européens (Finlande, Pologne, France, Pays-Bas, Portugal, Italie, Autriche et Croatie) et cinq du sud de la Méditerranée (Algérie, Tunisie, Jordanie, Palestine et Israël). Il en ressort qu’un « discours qui va au-delà de la rhétorique populiste doit être développé en faveur de l’acceptation de la diversité », sachant que selon les résultats, les populations tant au nord qu’au sud-est de la Méditerranée (SEM) acceptent mieux la diversité dans le milieu social, professionnel et pédagogique, estimant dans ce cadre qu’elle est une « source de prospérité et un atout pour les sociétés ».
Ainsi, près de 90 % des personnes interrogées dans les pays européens et 80 % de ceux du SEM ont estimé que les personnes de cultures et de religions différentes doivent avoir les mêmes droits au sein des sociétés dans lesquelles elles vivent. De plus, près de 70 % des personnes interrogées tant au nord qu’au sud de la Méditerranée ont jugé que la diversité culturelle et religieuse est importante pour la prospérité des sociétés, notant toutefois que cette diversité menace la stabilité de la société : 54 % des pays du SEM contre 36 % des pays européens.
Plus encore, les personnes interrogées ne se sont pas opposées à une diversité culturelle dans les milieux professionnels (plus de 90 % en Europe et de 85 % dans les pays du SEM), les établissements pédagogiques (plus de 90 % en Europe et de 70 % au SEM) et à une échelle plus réduite dans les quartiers de résidence (plus de 90 % en Europe et 85 % au SEM). Elles se sont même prononcées en faveur de mariages mixtes (79 % en Europe et 71 % dans les pays du SEM).À la question de savoir quelles initiatives permettraient aux peuples de mieux vivre dans un environnement multiculturel, tant au nord qu’au sud de la Méditerranée, les personnes interrogées ont insisté sur l’éducation dans un environnement mixte, les activités multiculturelles, ainsi que le discours multiculturel dans les lieux publics.
Sur une note plus sociale, le rapport établit une distinction entre les deux rives de la Méditerranée concernant les valeurs que les populations pensent essentielles à inculquer aux enfants. Ainsi, les pays européens soulignent l’importance du respect de l’autre (62 %), de la solidarité familiale (49 %), de l’indépendance (30 %) et de la curiosité (27 %), alors que dans les régions du SEM les croyances religieuses occupaient la première place (61 %) suivie de l’obéissance (43 %), de la solidarité familiale (39 %) et du respect de l’autre (28 %).
Formation des médias
Selon le rapport également, un plus grand travail doit être effectué sur les médias. L’enquête a montré que dans les pays des deux rives de la Méditerranée on estime que la télévision est la source médiatique la plus importante pour apprendre sur l’autre, suivie de la presse écrite dans les pays d’Europe (40 %). Seuls 15 % des personnes interrogées dans les pays du SEM ont estimé que la presse écrite constituait une bonne source d’information. Dans cette partie de la Méditerranée, les sondés ont confié consulter les médias en ligne (32 %) et les réseaux sociaux (27 %). Ces outils d’information constituent une source d’information fiable pour 37 % des jeunes âgés entre 15 et 29 ans dans les pays du SEM.
À la question de savoir si les médias ont contribué à un changement des perceptions que les peuples des deux rives de la Méditerranée ont les uns des autres, la réponse a été négative. Ainsi, pour 18 % des Européens et 26 % des habitants des pays du SEM, les médias ont contribué à le faire d’une manière négative. Enfin, interrogés sur les moyens de prévenir les conflits et la radicalisation, les sondés des deux rives de la Méditerranée ont souligné l’importance d’éduquer les jeunes et de former les médias aux reportages transculturels (près de 50 %).
« Les réseaux sociaux et souvent ceux traditionnels véhiculent souvent un discours de haine, observe Eleonora Insalaco. Il ne s’agit pas de créer un contre-discours. Toutefois, la liberté d’expression est à la base d’un travail en faveur du dialogue et de la pensée libre. D’où la nécessité de former les journalistes et de créer une plateforme d’échanges pour avoir des données scientifiques utiles et utilisables. Il faut aussi former les jeunes à savoir se protéger contre ces discours de haine qui sont véhiculés. »
« Les universités ont un grand rôle à jouer dans ce cadre, souligne à L’OLJ Marcello Scalisi, directeur de l’Union des universités de la Méditerranée (Unimed). Elles sont un important acteur de changement social et politique. Je pense qu’une alliance des leaders des universités au niveau euro-méditerranéen peut contribuer au moins à un changement de la politique européenne de voisinage qui n’a pas eu le succès escompté comme en témoignent les crises dans la région, mais aussi à changer la mentalité de nos politiciens sur toute la question de la Méditerranée. »
Ce rapport sera présenté au Liban lors d’une conférence de presse prévue vers la fin du mois d’octobre à l’Université américaine de Beyrouth.


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