La soprano sud-africaine Pretty Yende a eu droit à une très longue « standing ovation » à l’issue de la première de la « Traviata », revisitée par le metteur en scène australien Simon Stone dans une nouvelle production 2.0, à l’Opéra Garnier de Paris. Stéphane de Sakutin/AFP
C’est une Traviata tout en émotions et en emojis : à Paris, le mythique opéra est revisité à la sauce des réseaux sociaux par un metteur en scène australien, et la célèbre héroïne du compositeur italien Giuseppe Verdi, incarnée par une soprano sud-africaine, transformée en influenceuse. Le metteur en scène australien Simon Stone, l’un des plus demandés en Europe, a été applaudi à l’issue de la première au palais Garnier, à Paris, mais les ovations les plus longues ont été réservées à la soprano sud-africaine Pretty Yende, qui faisait ses débuts dans ce rôle. Elle est apparue émue jusqu’aux larmes, et un compatriote très enthousiaste a même brandi le drapeau de son pays durant la standing ovation.
À la place de l’image traditionnelle de Violetta Valéry, la courtisane du XIXe siècle inspirée de La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, Stone a imaginé une « it-girl » du XXIe siècle, à l’image d’une Paris Hilton ou d’une Kim Kardashian. Sur scène, deux murs géants placés sur une tournette (procédé privilégié chez Simon Stone) montrent la page Instagram de Violetta avec ses 147 millions d’abonnés, ses milliers de likes, son site de produits Beauty.com, des photos et selfies d’elle faisant la fête. Elle est même à l’affiche d’une pub d’un parfum fictif, Villain.
Uber-bisou
« Violetta est une socialite (mondaine) », mais, à l’instar de l’héroïne originale, « c’est une femme indépendante qui est très consciente de son charme et veut vivre libre », a expliqué Pretty Yende, une habituée de l’Opéra Garnier de Paris.
Des emojis et des emoticons défilent en plan large aux côtés de posts de Violetta. « Je me sens tellement fatiguée ! » écrit-elle. S’affiche alors un e-mail qu’elle reçoit d’une mutuelle santé qui l’informe que son « cancer a récidivé ». La Violetta originale, elle, est atteinte de tuberculose lorsqu’elle rencontre le jeune Alfredo Germont. Le traditionnel salon où Violetta fait la fête dans l’acte I est remplacé par une boîte de nuit dans laquelle, habillée d’une robe dorée (avec paillettes et décolleté plongeant), Pretty Yende fume et regarde sans cesse son smartphone. Lors du célèbre air de Violetta, Sempre libera (toujours libre), elle échange des messages WhatsApp contemporains avec Alfredo (le ténor français Benjamin Bernheim), où il est question de « Uber-bisou ».
Lorsque le père d’Alfredo, incarné magistralement par le plus grand baryton français Ludovic Tézier, lui demande de rompre avec son fils, elle lui envoie la lettre de rupture par le groupe mondial de transport et logistique DHL... Pour évoquer les dettes de Violetta, celle-ci est notifiée par sa banque que son plafond a été dépassé et, lors de la scène de la confrontation entre les amoureux, un Alfredo ivre joue sur une tablette au blackjack en ligne.
On like !
Le metteur en scène Simon Stone situe l’action, comme dans le livret, à Paris – on y voit même une copie de la statue équestre de Jeanne d’Arc dans le 1er arrondissement de la capitale française –, avec quelques touches contemporaines : un vendeur de kebab (Paristanbul) et un café coworking. Au lieu de la villa près de Paris où se réfugient les amoureux, ils sont à la campagne, avec l’apparition d’une vraie vache sur scène qui n’est pas sans rappeler le taureau vivant dans Moïse et Aaron en 2015.
Le metteur en scène, âgé de 35 ans, est connu pour ses adaptations très contemporaines de classiques – pas toujours au goût de tout le monde –, comme par exemple sa réécriture en 2017 des Trois sœurs d’Anton Tchekhov, où les héroïnes vivent également dans un monde ultraconnecté.
Depuis le début de son mandat en 2014, le directeur général de l’Opéra Garnier à Paris, Stéphane Lissner, a souvent convoqué des metteurs en scène radicaux tels que Romeo Castellucci, Calixto Bieito ou encore Dmitri Tcherniakov, qui ont bousculé, parfois radicalement, le répertoire. Les sites d’opéra ont salué cette nouvelle production 2.0, Revopéra affirmant qu’« on like ! » et qualifiant de réussi le pari de Simon Stone malgré une « surabondance de détails ».
Rana MOUSSAOUI/AFP

