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Culture

Fenêtres ouvertes sur (les sévices des) maisons closes

Théâtre

Dans l’enceinte du Studio Zoukak (à la Quarantaine), quatre jeunes actrices évoluent sous la férule de Sahar Assaf, qui a conçu et dirigé cette production de documentaire théâtral de l’AUB en collaboration avec l’ONG Kafa, pour évoquer les troublants remous et sombres coulisses du scandaleux trafic de sexe à Jounieh impliquant 75 Syriennes contraintes de se prostituer sous la torture, le chantage et la barbarie. Un témoignage bouleversant.

06/09/2019

C’est en toute gravité, le visage fermé, creusé par la douleur, l’angoisse, la peur et presque en larmes, que quatre jeunes femmes (excellentes actrices imitant à la perfection l’accent syrien : Nazha Harb, Joyce Abou Jaoudé, Serena Chami, Pascale Chnaiss), habillées décemment et en toute simplicité, s’assoient sagement sur des chaises dardées par les spots du Studio Zoukak (secteur la Quarantaine). Avec en arrière-fond de la salle vide un écran où seront projetés documents et tristes protagonistes de cette histoire de bordel sordide qui ressemble davantage à un camp de concentration et des geôles de descente aux enfers. Et où le trafic du sexe au rabais, puant et abject, va bon train sans inquiéter autorité, justice ou voisinage…On aurait pu penser à un crime organisé avec la présence de deux maquereaux (Imad el-Rihawi et Ali Hassan), sans oublier un docteur (Riad el-Alam) qui a jeté aux orties son serment d’Hippocrate pour son odieux service d’avortement envoyant les filles travailler le soir même après l’intervention médicale…

Tout remonte à mars 2016 lorsque la police entreprend un raid musclé dans les douteux établissements Chez Maurice et Silver, deux maisons closes à Jounieh. L’objectif est de sauver 75 Syriennes embauchées fallacieusement, par tromperie ou par force, retenues par la force du fouet pour établir un réseau de trafic sexuel. Sans doute le plus grand, le plus pervers et le plus despotique que le Liban ait connu. Marika Spiridon et ses sœurs étaient sans doute à meilleure et plus sûre enseigne de mémoire de la place des Canons, à la rue Moutanabbi, au milieu des autobus qui garaient presque à leur portes, en cet insouciant temps d’avant-guerre, d’une couleur autrement plus « baladi » et fellinienne…

Sous le titre La talab, la aard (Pas de demande, pas d’offre), Sahar Assaf a conçu et dirigé ce moment de théâtre documentaire poignant et révoltant, sans concession, sans emphase ni enjolivement, produit par l’Université américaine de Beyrouth (AUB) en collaboration avec l’ONG Kafa. Non sur les bordels illicites, phénomène exutoire et permissif avec ses limites pour toutes les civilisations, mais sur ce métier pratiqué avec une grande cruauté et plié aux diktats et volonté de deux tortionnaires. Cru, clair et déchirant, souvent dépassant l’entendement pour la vacherie et la muflerie des maquereaux aux procédés de torture retors, est ce verbe débité, chargé de tremblement et de frayeur, par les jeunes femmes encore terrorisées. Les actrices récitent, à travers des oreillettes, ce qui est enregistré en audio par les survivantes qui ont bien voulu parler et déballer ce linge sale immonde, ce sac de merde qui les a éclaboussées, où elles ont été noyées, dont elles ne savent plus comment s’en débarrasser…

Elles récitent, non en automates, mais en personnes profondément traumatisées, blessées jusqu’à l’os et le sang, les sévices subis, les coups, les plaies ouvertes dans les profondeurs du corps et de l’âme, l’insoutenable des horreurs vues et vécues, les fantasmes sexuels aveugles d’un inacceptable esclavage et mépris de la dignité humaine.

Elles sont moins qu’une chose, moins qu’un objet. À écraser, à servir inconditionnellement, à peine un kleenex qu’on jette.

Il serait vain de rentrer dans la précision des doléances, griefs, confessions, aveux et révélations : c’est glaçant d’horreur. Et si l’on devait parler chiffre pour ce commerce bassement juteux, rendre les femmes esclaves en les tapant sans vergogne et abusant de toutes les sexualités tordues, l’on parlerait de millions de dollars de bénéfice…



(Pour mémoire : Kafa répond à un communiqué de HRW)



Prédateurs à visages masqués
Si les femmes aujourd’hui racontent ces tristes, sinistres histoires de la prostitution forcée, comme si le malheur syrien avec ses exodes, sa guerre, ses bombes, son Daech, sa misère économique qui s’est implantée au pays du Cèdre ne suffisait pas, fallait-il aussi piocher et labourer du côté des corps féminins et les mettre sous la botte pour tirer de misérables sous ? Au prix de les briser et les rendre des mortes-vivantes qui vomissent jusqu’à l’absolu écœurement leur vie ? Cent hommes pour une femme et plus de vingt clients par jour à servir par tête, sans rechigner, dans une robotisation et veulerie démentes !

Et les clients, ces prédateurs à visages masqués, tapis à l’ombre, imbus de leur médiocre bourse (pour 50 000 livres ou 50 dollars, ils tirent un ou des coups), en achetant impunément du sexe, pensent acheter aussi un être vivant. Comme une possession où l’autre n’a pas plus de poids qu’un préservatif que d’ailleurs la plupart ils ne veulent pas mettre ! Qui sont donc ces hommes? C’est alors que la salle se remplit de chaises vides, comme dans le théâtre de Ionesco…

Elles resteront vides ces chaises qui se multiplient et l’on n’entend plus que la voix monocorde de la narratrice Sahar Assaf qui les évoque, ces hommes sans visage, trop lâches pour paraître et que nul d’ailleurs n’a importuné. Pourquoi n’a-t-on pas poursuivi ces psychopathes, ces refoulés, ces dérangés de la braguette, ces lugubres maris, pères de famille, étudiants, commerçants, onanistes en mal de fantasmes à satisfaire? Les confidences recueillies auprès de ces messieurs (quelle brochette !) après ce coup de filet font honte à l’humanité et à la gent masculine. Une mentalité orientale machiste à piétiner. Car la sexualité est ici non seulement frustration totale mais manque absolu d’éducation où la parité homme/femme n’en est même pas encore à ses balbutiements. De l’hypocrisie à l’ignorance, de la domination sans raison au sentiment absurde et rétrograde de la supériorité masculine, le sexe, dans cette répugnante histoire de bar « borgne », révèle surtout les défaillances, les lacunes, les distorsions, les indigences et les maladies psychologiques et comportementales d’une société.

Jusqu’à présent, la plupart de ces femmes n’ont pas trouvé l’aide nécessaire à leur drame. Et c’est le premier dossier que l’État, les services de l’ordre, les brigades des mœurs et la jurisprudence auront à traiter. Malgré les innombrables problèmes qui assaillent les Libanais, on serait en droit de savoir la suite…

Mais le mot de la fin est celui de Sahar Assaf (ou de l’une des femmes qui témoignent, sans doute) qui dit : « Je suis un être privilégié de l’intérieur et belle de l’extérieur. Tout ce qui arrive aurait été différent si l’homme regardait davantage, et avec d’autres yeux, la femme qu’il quête pour avoir du plaisir… »

La talab, la aard de Sahar Assaf se donne au Studio Zoukak (la Quarantaine) jusqu’au 7 septembre courant, à 20h30.

À noter aussi, pour l’éveil des consciences et la dénonciation, que ce documentaire théâtralisé a déjà été sous les projecteurs devant le public à la LAU, Masrah al-Madina et dans des festivals, à Athènes, Londres et New York.


Studio Zoukak. Ce soir et demain, samedi 7 septembre à 20h30. Billets à la librairie Antoine. En arabe, sous-titrage anglais.



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Sarkis Serge Tateossian

Encore le côté sombre de notre pays.
La prostitution est l'esclavage des temps modernes.
Quelle tristesse.

Prévention et répression

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL N,Y A PAS QUE CES DEUX MAISONS CLOSES ET SEULEMENT A JOUNIEH. LA PLUPART DES BARS DANS LE PAYS FORCENT ET EXPLOITENT LES FILLES QUI Y TRAVAILLENT DANS LA PROSTITUTION.

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