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Économie

Le point sur le verdict de Fitch et S&P pour le Liban

Situation financière

S’il n’y a pas de danger à court terme, la situation pourrait se détériorer rapidement si les dirigeants libanais ne lancent pas de réformes « crédibles », avertissent des experts.

24/08/2019

Le suspense aura duré jusqu’au bout de la semaine pour un résultat finalement assez prévisible. Fitch et Standard & Poor’s (S&P), deux des trois principales agences de notation américaines avec Moody’s, ont publié vendredi soir, peu après 23 heures, les mises à jour de leurs évaluations respectives de la notation souveraine du Liban. Alors que S&P a décidé de maintenir la note du pays du cèdre à « B- » avec perspective « Négative », Fitch a, pour sa part, décidé de dévaluer les obligations du pays, désormais notées « CCC » (les perspectives ne s’appliquent plus dans cette catégorie de notes, selon la nomenclature de l’agence). Avec Moody’s, qui avait déclassé en janvier dernier la note souveraine du pays d’un cran, à « Caa1 » avec perspective « Stable », ce sont désormais deux des trois principaux observateurs étrangers de la situation financière du pays qui ont déclassé les obligations libanaises.

Pour rappel, la dette publique du pays a flirté avec la barre des 86 milliards de dollars à fin juin (+3,4 % en un an pour un ratio dette/PIB gravitant autour de 150 % selon les estimations).

«  La réaction de Fitch démontre que les mesures adoptées dans le budget 2019 sont peu convaincantes et que les dirigeants doivent redoubler d’efforts pour réduire les dépenses publiques, et ce dès 2020 », a commenté pour L’Orient-Le Jour le directeur du département de recherche de la Byblos Bank, Nassib Ghobril. « Les priorités du pays sont claires depuis longtemps et il est regrettable qu’on en soit arrivé à ce point », se désole-t-il, citant par exemple la nécessité d’améliorer la gouvernance ou de lutter contre la corruption (qui a coûté 5 milliards de dollars au Liban en 2018, selon une étude du gouvernement).

Un financier sous couvert d’anonymat estime, pour sa part, que les deux mises à jours de vendredi ne changent pas fondamentalement la situation du Liban, après la première secousse liée à la décision de Moody’s en janvier. « La dégradation de la note souveraine du Liban s’était déjà répercutée sur les prix des eurobonds – titres de dette en devises émis par le Liban. La dégradation décidée par Fitch va impacter les ratios de solvabilité des banques qui vont passer de 16 % à 11,5 %, ce qui reste supérieur au seuil minimal fixé par le comité de Bâle (10,5 %). Les banques auront toutefois besoin de se recapitaliser et le feront sans doute en gardant les dividendes dans leur bilan en bénéfices non-répartis, et en continuant à réduire leurs portefeuilles de prêts pour améliorer le ratio de solvabilité », expose-t-il. « S’il n’y a pas de danger à court terme, la situation se détériorera de façon claire si les gouvernants continuent d’alterner tensions et inertie », avertit le financier.

Croissance à 0,2 % en 2019 pour S&P

Dans rapport, S&P laisse clairement entendre que sa décision de maintenir la notation souveraine n’est ni plus ni moins qu’un sursis accordé au gouvernement libanais. L’agence observe avec inquiétude l’érosion de la « confiance » vis-à-vis du pays qui se reflète sur l’activité de dépôts (en baisse de 0,7 % à fin juin en rythme annuel, à 172,1 milliards de dollars) ou les réserves de devises de la Banque du Liban (BDL). Après avoir perdu 3,3 milliards de dollars lors des six premiers mois, pour atteindre 36,4 milliards, ces dernières ont commencé à rebondir courant juillet.

Au-delà de ces indicateurs, S&P s’interroge aussi sur la capacité réelle des dirigeants libanais à lancer les chantiers nécessaire pour redresser la situation financière du pays. Chantiers qu’ils se sont engagés à mettre en œuvre lors de la conférence de Paris d’avril 2018 (la CEDRE). « Les déposants non-résidents et les investisseurs resteront méfiants, à moins que le gouvernement se montre capable de surmonter les différends en son sein sur le plan politique et de mettre en place les réformes structurelles lui permettant de réduire le déficit public (6,2 milliards de dollars en 2018, soit plus de 11 % du PIB) et d’améliorer l’environnement des affaires », a commenté S&P.

De fait, la décision de l’agence de maintenir son évaluation actuelle ne semble tenir qu’à deux facteurs : tout d’abord le fait que les réserves en devises de la BDL soient encore suffisantes pour permettre de financer le déficit public (2,39 milliards de dollars à fin mai ; -18,3 % en un an) et celui de la balance commerciale (8,4 milliards sur la même période ; + 5 %) pendant les 12 prochains mois.

Ensuite, le fait que les dirigeants libanais aient déjà posé les bases de certains chantiers, dont celui de la réforme de l’électricité adopté au printemps, ou la réduction de certaines dépenses publiques actée dans le budget pour 2019 voté le 19 juillet. S&P précise qu’elle n’a pas tenu compte dans son évaluation des éventuels résultats des premiers travaux de forage dans le bloc 4 de la zone économique exclusive du Liban, dans le cadre de l’exploitation des ressources d’hydrocarbures offshore au large des côtes libanaises.

En termes de prévisions, S&P mise sur une croissance (réelle, qui tient compte de l’inflation) de 0,2 % en 2019, un ratio déficit/PIB de 10 % sur cet exercice (loin des 7,6 % inscrit dans le budget) et un ratio dette/PIB de 146 %.  


Déficit d’EDL à 1,9 % du PIB en 2021, pour Fitch

Fitch de son côté dresse un constat plus dur, soulignant d’emblée que la dégradation de la note qu’elle attribue au Liban reflète « la pression croissante sur le modèle financier libanais et les risques concernant la capacité du gouvernement à assurer le service de la dette ». Elle souligne en outre que la « dépendance croissante » du pays aux opérations financières « non-conventionnelles » de la BDL pour attirer les dépôts – courant juillet, le gouverneur, Riad Salamé a confirmé que ses ingénieries financières se poursuivaient depuis 2017 – étaient une des manifestations de ces pressions.

L’agence juge en outre les mesures adoptées dans le budget 2019 insuffisantes et appelle à l’élaboration d’une stratégie à moyen terme qui soit « crédible » pour stabiliser le ratio dette/PIB – qu’elle a estimé à 152 % à fin 2018.

Pour Fitch, le ratio déficit/PIB devrait se stabiliser autour de 9,2 % à la fin de l’année, jugeant les prévisions de revenus inscrites dans le budget « optimistes compte tenu de la situation économique - l’agence table sur une croissance nominale (sans compter l’inflation) de 3,3 %, contre 5,7 % pour le gouvernement dans le budget 2019- et de « l’inefficacité » de l’Etat à collecter les impôts. L’agence juge par ailleurs que même si les objectifs fixés dans le budget étaient tous atteints, cela ne constituerait « qu’une première étape » vers une stabilisation durable de l’endettement du pays.

Parmi les rares points positifs, Fitch relève toute de même l’existence d’une « volonté politique réelle » de régler le problème de l’électricité (qui a absorbé près de 2 milliards d’avances du Trésor s en 2018), ; rappelant qu’il s’agit d’un des principaux engagements qui permettront au pays de débloquer les plus de 11 milliards de dollars de prêts et dons réservés lors de la CEDRE par les soutiens du pays. L’agence estime que l’Etat sera en mesure de réduire le déficit d’Electricité du Liban de 3 % du PIB en 2018 à 1,9 % en 2021.

Ce n’est, enfin, qu’en cas d’amélioration de la tendance au niveau des flux de dépôts et de la dynamique d’endettement – à travers une réduction du déficit ou d’un boost de la croissance – que Fitch pourrait envisager de relever la note du pays, affirme l’agence.


Khalil : « Nous sommes convaincus que nous pouvons sortir de la crise »

« Le Liban reste engagé dans les réformes et traitera de manière responsable le rapport de Fitch », a déclaré, vendredi soir, le ministre des Finances, Ali Hassan Khalil, à l’agence Reuters. « Nous sommes convaincus que nous pouvons sortir de la crise vers davantage de stabilité », a-t-il ajouté, soulignant que « ces notations illustrent la réalité de la situation que nous connaissons et que le gouvernement œuvre à régler ».


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Sarkis Serge Tateossian

Le danger est réel. Attention prenons cette réalité au sérieux.

paznavour

Le debut de la fin.

Bustros Mitri

Le Liban est un peu comme ce malade à qui on enlève un poumon , qui continue de fumer trois paquets de cigarettes par jour, et qui cite en exemple la longévité de Winston Churchill, fumeur invétéré jusqu’à la fin de ses jours...

TrucMuche

J pour Junk, en un mot! Est-ce une histoire mafieuse de déchets?...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE BUDGET AVEC SES MAIGRES MESURES ET REFORMES NE CHANGERA RIEN A LA SITUATION. IL FAUT DE NOUVELLES SERIEUSES MESURES ET REFORMES POUR ESSAYER DE SORTIR LE PAYS DU GOUFFRE OU NOS INCOMPETENTS ET CORROMPUS ABRUTIS L,ONT POUSSE. LE PEUPLE, TOUT LE PEUPLE, DOIT FAIRE DES SACRIFICES SINON IL SE RETROUVERA DANS UNE SITUATION TRES MAUVAISE.

Atalante fugitive

Ou quand on met des buses au pouvoir....

Atalante fugitive

Quand on met des buses au pouvoir....

Gebran Eid

QU'EST CE QUE ÇA COUTE UN MINISTRE À L'ÉTAT ? OU UN DÉPUTÉ ?

Homsy Christian

On s’en fiche un peu de ces notations des américains. La résistance vaincra une fois de plus le complot sioniste! Sérieusement, à quoi pouvait-on s’attendre.... tout va de mal en pire.

Amère Ri(s)que et péril.

Pouett pouett cacahouète.

libanais étranger au liban

En un mot, le pays est dans le caca économique ( vu par les économistes étrangers et ce, dans le DENI le plus total des responsables libanais !!! )

En sus des ordures ménagères. Pendant que certains se livrent à des crises d'égo et de disputes dignes d'une maternelle pour se faire "bisou bisous" in fine.

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