Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Rabih Nassar

22 v’là les flics !

Un jour, je rentrai à la maison ensanglanté, la chemise en lambeaux. Ma mère m’a regardé, inquiète, à moitié amusée, puisque je ne montrais aucun signe de dommage permanent. « Qu’est-ce qui s’est passé ? » me demanda-t-elle. « Un garçon dans ma classe m’a certifié que j’étais fils de pute. Il t’a insultée, maman. »

Et j’attendais, comme un paon, qu’elle me dise qu’elle était fière de moi, que j’avais défendu son honneur et que j’étais son héros. « Et alors ? » me répondit-elle, en me sortant de mes haillons, sans même s’inquiéter de savoir qui avait gagné. Les yeux ronds, je répondis : « Comment ça, et alors ? »

« Et alors, s’il m’a insultée ? »

Fou de rage de cette ingratitude, je courus chez mon père, espérant trouver un fan à mon acte héroïque. « Et alors ? »

Mes parents d’accord. Autant demander une éclipse solaire.

« Et alors ? » Est-ce qu’il la connaît ta mère ? Est-ce que ta mère est une traînée ? Et même si elle l’était ? Est-ce que son insulte ne parle pas plus pour lui que pour ta mère ? On n’est pas des bœufs ! Ça veut dire quoi se battre ?

J’avais sept ou huit ans, et je me faisais servir la première leçon de vie de ma vie. La liberté de dire des conneries n’est limitée que par la connerie de ceux qui les écoutent.

Cette leçon, je la revis ce soir, vu qu’une bande de fanatiques extrémistes, faux croyants et violents tartuffes ont fait taire une bande de musiciens. Or si certains font fausse route en s’attardant sur le caractère moyenâgeux des voix qui se sont levées pour se plaindre d’un manquement de respect envers une religion ou une croyance, ce qui s’est passé ce soir est un cas flagrant de terrorisme intellectuel. Un concert est annulé parce qu’une masse critique menace les artistes et potentiels spectateurs de violence.

Admettons que certains aient pu s’offusquer sincèrement à cause d’une image ou d’un couplet, n’est-ce pas un choix que de se vexer ou d’ignorer certaines idées ?

D’autres, croisés autoproclamés des partis “chrétiens”, ont vite fait de se cacher le sein, les fesses à l’air et criant à la surenchère. Normal, pas de programme à vendre, une performance qui laisse à désirer et la fin de l’année qui approche. Jetons cet os et recevons les médailles. Oubliés la guerre et ses massacres, on ira tous au paradis maintenant qu’on a insulté ces hommes, oh ! comme ils disent. Les chiens sont lâchés et la caravane ne passe plus.

Le concert est donc annulé. Certains crient victoire, d’autres insultent encore ce pays. Dialogue de sourds à l’aveugle. Sans essayer de savoir si la loi était transgressée (elle ne l’était pas, la juge en a jugé ainsi), si les couplets étaient vraiment sataniques (ils ne le sont pas, si on les lit dans le contexte), s’il y a besoin de courir au secours de Dieu (il n’en a cure, par définition), si l’État aurait pu mieux gérer cette affaire (aux abonnés absents, quelques voyous en manque menacent de crime en toute impunité) et si l’Église a vraiment suivi l’éthique chrétienne ou la facilité confessionnelle (dans les rangs des fous furieux, y en avait pas beaucoup qui tendaient la joue gauche).

Une seule question mérite d’être posée dans les décombres de cet ultime fiasco intellectuel.

À ceux qui ont voulu faire taire un concert qui aurait pu se passer dans l’indifférence générale. À ceux qui insistent pour contrevenir à l’interdiction d’interdire, par ennui, par conviction ou par omission. À ceux qui ont profité du crime, et ceux qui n’étaient pas concernés par le débat. Dans un pays où l’on risque de se retrouver en taule pour avoir exprimé que le trop de crapule blesse, ne faudrait-il pas prioriser la liberté d’expression avant tout ?

Quitte à ce que ça froisse quelqu’un de temps en temps – à tort ou à raison – la liberté d’expression doit rester un droit sacré, inaliénable. Quand je dis quelque chose qui vous dérange, ne me lisez pas, ne m’écoutez pas, mais de grâce, ne me faites pas taire. On le fait tous les jours, et si bien, quand on accepte d’écouter Untel ou son cousin nous mentir à la télé. Car ne nous leurrons pas. L’alternative à la liberté d’expression, c’est la police de la pensée. Pas de demi-mesures malheureusement. Et la police de la pensée, déjà vu, déjà essayé. La police de la pensée, ça c’est pour les bœufs.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour.

Un jour, je rentrai à la maison ensanglanté, la chemise en lambeaux. Ma mère m’a regardé, inquiète, à moitié amusée, puisque je ne montrais aucun signe de dommage permanent. « Qu’est-ce qui s’est passé ? » me demanda-t-elle. « Un garçon dans ma classe m’a certifié que j’étais fils de pute. Il t’a insultée, maman. » Et j’attendais, comme un paon, qu’elle me dise qu’elle était fière de moi, que j’avais défendu son honneur et que j’étais son héros. « Et alors ? » me répondit-elle, en me sortant de mes haillons, sans même s’inquiéter de savoir qui avait gagné. Les yeux ronds, je répondis : « Comment ça, et alors ? » « Et alors, s’il m’a insultée ? » Fou de rage de cette ingratitude, je courus chez mon père, espérant...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut