Je me réjouis d’avoir été arrêtée par un groupe de touristes à la recherche du chemin le plus court pour les mener à Zaytunay Bay. « Il y a peut-être de l’espoir après tout », me disais-je. L’arrivée d’étrangers sur les terres libanaises pourrait potentiellement combler les trous que la haine a creusés dans notre pays. J’envisageais ne serait-ce que l’ombre d’une amélioration. Jamais je n’aurais anticipé l’évènement survenu le 30 juin dernier près de Qabr Chmoun, dans le caza de Aley. Une querelle politique qui a coûté la vie à deux hommes et envoyé un blessé grave à l’hôpital.
Ce qui a réveillé mon angoisse par-dessus tout, c’est la réaction du peuple libanais. Certes, ce n’est pas la première fois que nous sommes les témoins d’un tel désastre et, effectivement, nous avons enduré des pertes plus massives et plus graves ; néanmoins, il ne s’agit pas de raisons valables pour banaliser la violence gratuite. Les ronronnements de l’indifférence se font de plus en plus bruyants au Liban, et ce n’est pas chose à appréhender avec passivité. Je sais qu’il fut un temps où nous pleurions des dizaines, voire des centaines de morts. Cependant, combien de cimetières faudra-t-il encore remplir avant de nous rendre compte de l’absurdité de notre condition ? Chaque année, à l’aube de l’été, un tel incident vient déchiqueter nos rêves de voir les touristes affluer. Nous anticipons à chaque fois leur nombre avec tellement de conviction…
Mais au lieu de se lamenter sur l’injustice de notre sort, il serait temps d’examiner l’origine du renouvellement constant de l’avortement de ce processus. Lorsque nous discutons du Liban, il y a souvent des propos relatifs à des zones compartimentées ou des fissures sociales. Rares sont les évocations d’unité et de coexistence car le peuple libanais a perdu de vue ces notions il y a bien longtemps. En effet, il me semble incohérent de prendre la peine de remuer les cendres d’une harmonie antérieure quand nous sommes les témoins passifs de la violence et de la mort. Je ne peux imaginer la peine que les familles des victimes endurent actuellement, mon effroi concerne particulièrement ces trois cibles de la brutalité qui ont dédié leurs vies à autrui pour finalement se noyer dans un torrent de futilités et de promesses vaines. Ce n’est que lorsque nous apprendrons à reconnaitre la primauté de la vie humaine sur l’idéologie politique qu’il sera possible de considérer un véritable essor.
Cela dit, l’ironie de l’été libanais est désormais claire : nous attendons que des touristes franchissent nos portes alors que chacun d’entre nous vit dans un huis clos. Il s’agit de restituer une homogénéité interne puis d’œuvrer en faveur d’une ouverture des frontières. Or, il est difficile de prévoir avec exactitude qu’un tel idéal sera réalisé. Pour moi, l’été libanais a souvent apporté une émancipation culturelle, sinon une oasis de méditation pour tous ceux qui ont besoin de paix. En revanche, je ne peux me permettre de persister dans cette mascarade illusoire pendant que nos mentalités se gonflent d’animosité passive. Ce n’est que si nous parvenions, pour une fois, à nous défaire de nos penchants oisifs, pour laisser paraître le désir de liberté et de tolérance qui crépite au fond de nous, que nous honorerons les victimes de ces incidents. Ils ne doivent pas finir en noms jetés au vent ou en simples faits divers. Cette fusillade devrait être la tragédie qui nous contraint à des changements radicaux.
Je ne veux plus passer un été libanais dans la stagnation. Je ne veux plus accepter de telles horreurs dans ma routine annuelle. Je ne peux plus supporter notre manque d’empathie envers notre propre chute. Ce que je réclame, c’est la fin des lamentations dérisoires pour que nous puissions commencer à concrétiser nos ambitions.
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