Réfugiés syriens en Aveyron: quand une mère et sa petite fille ne parlent plus la même langue

Leur arrivée par une nuit d’orage, l’intégration des enfants à l’école, l’apprentissage de la langue, la vie dans un village français… En septembre 2017, nous avions suivi l’installation de la famille Rajoub en Aveyron et sa rencontre avec les habitants du pays des cent vallées. Fuyant la guerre, cette famille syrienne avait été accueillie dans ce petit village français pour y construire une nouvelle vie. Quinze mois plus tard, nous sommes retournés voir Waël, Hilal et leurs trois enfants à Naucelle. Et l’on découvre qu’une intégration réussie n’est pas sans challenges, surtout quand les rêves se heurtent à une certaine réalité, et que l’assimilation exemplaire d’une petite fille engendre, aussi, des problèmes de communication avec sa propre mère...

7h30. Le soleil d’hiver tarde à se lever. Pendant la nuit, les températures ont chuté sous zéro, une gelée blanche couvre les champs qui s’étirent à perte de vue. Les vacances de Noël sont terminées et le réveil est difficile pour Waël et Hilal Rajoub. Ce matin, le couple reprend le chemin de Rodez pour suivre un cours de technique de recherche d’emploi au Gréta, un organisme public de formation continue. Les enfants de cette famille de réfugiés syriens reprennent, eux, le chemin de l’école.

Nous avions commencé à suivre la famille Rajoub en septembre 2017, près d’un an après son arrivée à Centrès, petit village aveyronnais de 500 âmes, niché au cœur du pays des cent vallées, en Occitanie. Accueillir une famille de réfugiés était une demande de la mairie du village français, un acte de générosité avant tout, qui pouvait, en sus, avoir le mérite de freiner la désertification.



En octobre 2016, après plus de 18 mois d’attente, la famille Rajoub, originaire de Homs, avait enfin pu poser ses maigres bagages dans l’ancien appartement de l’instituteur. La lenteur du processus administratif avait empêché de sauver l’école du village, condamnée à la fermeture faute d’un nombre suffisant d’élèves, avant l’arrivée des Rajoub et de leurs trois enfants.

Mais à Centrès, les Rajoub, bénéficiaires d’un programme français de réinstallation humanitaire après avoir passé trois ans en tant que réfugiés à Sir el-Denniyé au Liban-Nord, avaient enfin l’opportunité de commencer une nouvelle vie, loin du fracas de la guerre ravageant leur pays, la Syrie. Un sujet dont, jusqu’à aujourd’hui, ils ne parlent pas vraiment.

Dès leur arrivée à Centrès, les enfants, Yasser, Yamen et Rahaf, respectivement 13 ans, 10 ans et 3 ans à l’époque, avaient été scolarisés dans l’école et le collège des bourgs voisins. Dans le cadre d’un « contrat d’intégration républicaine », les parents avaient, quant à eux, suivi un « parcours citoyen », composé de 200 heures de formation linguistique mais aussi civique, sur les « principes et valeurs de la République française » notamment.

À leur arrivée en France, aucun d’eux ne parlait un mot de français. De l’Hexagone, ils ne connaissaient que la tour Eiffel. Alors, pour les accueillir, tout un réseau de bénévoles s’était mis en place, certains leur donnant des cours de français, d’autres assurant leurs déplacements, à l’école, au marché ou chez le médecin…

En septembre 2017, quand nous les avions vus, la famille venait de déménager à Naucelle, le bourg d’à côté, pour être moins isolée et se rapprocher de l’école, du collège, du club de foot... Waël Rajoub, le père, avait commencé à travailler dans un chantier d’insertion faisant du maraîchage biologique et assurant l’entretien d’espaces naturels. Hilal, la mère, avait trois souhaits : suivre une nouvelle formation en langue française – « ce n’est pas en restant à la maison que je vais apprendre la langue », disait-elle –, passer le permis de conduire – « indispensable en milieu rural pour pouvoir se déplacer et être indépendant » – et commencer une formation de coiffeuse.


« Une famille du village comme les autres »

Quinze mois plus tard, quand nous sommes retournés les voir, à Naucelle, leur programme d’installation était alors officiellement terminé. La famille Rajoub est désormais considérée comme une famille du village comme les autres, même si ceux qui l’ont accueillie entretiennent des liens particuliers avec elle. « Ce n’est pas anodin d’aller chercher des personnes à l’aéroport, des personnes qui arrivent ici sans aucun repère, et d’être tous les jours présents à leurs côtés », explique Véronique Moretti, directrice du Centre social et culturel du Pays ségali à Naucelle, qui accompagne la famille depuis son arrivée sur le territoire.

En quinze mois, autant les parents que les enfants ont beaucoup progressé en français. Tous comprennent et participent désormais bien aux conversations. La maîtrise de la langue est la priorité absolue pour Hilal et Waël. « J’ai reçu une lettre et j’ai dû demander au voisin de quoi il s’agissait, glisse ainsi Waël dans sa cuisine. Il m’aide volontiers à chaque fois, mais j’en ai marre de le déranger. » Surtout, Waël a compris qu’il « ne peut rien faire sans le français ». Notamment trouver un travail. Lui qui ne supporte pas l’inactivité s’est retrouvé au chômage à la fin de son contrat dans le chantier d’insertion. Alors lorsque Pôle Emploi, l’agence française pour le travail, a proposé au couple une formation de français langue étrangère au Gréta, sur une période de 10 à 11 semaines, les deux Syriens n’ont pas hésité une seconde.



« L’idée est qu’ils puissent trouver un emploi rapidement, explique Mylène Vabre, conseillère en formation continue au Gréta. On travaille sur l’apprentissage de la langue, mais aussi sur la définition d’un projet professionnel, avec la mise en place d’un stage d’immersion en entreprise de deux semaines. » Waël envisage ainsi une reconversion. Passionné de maraîchage, il s’est rendu compte des difficultés, notamment administratives, qu’il lui faudrait surmonter pour pouvoir s’établir comme maraîcher. Lui qui parlait avec assurance, il y a deux ans, d’acheter un terrain et de se lancer dans le maraîchage a dû revoir ses plans, à l’aune de la réalité. « Je veux d’abord maîtriser la langue pour trouver un emploi. Plus tard, je pourrai acheter une maison avec un grand jardin pour faire pousser fruits et légumes », dit-il aujourd’hui.

La mairie de Naucelle l’a aidé à trouver un stage de soudeur dans une entreprise de carrosserie industrielle du village. « Il pourrait trouver sa place dans ce type d’entreprise qui se développe », soutient la maire, Karine Clément. Hilal, elle, a trouvé un stage dans un salon de coiffure de Naucelle. « Autant Waël pourra travailler directement en tant que soudeur, en intérim ou contrat court au début, explique Mylène Vabre, autant Hilal devra nécessairement passer un diplôme, le CAP coiffure, pour pouvoir exercer en France. Il faut donc absolument maîtriser le français. » Alors Hilal planche sur son vocabulaire et s’applique à comprendre et remplir les nombreuses déclarations et papiers administratifs demandés. « Elle sait le faire, ils ont fait beaucoup d’efforts pour réussir à être autonomes, et sans jamais se plaindre », se réjouit Véronique Moretti, du centre social.


« Parfois, je ne comprends pas tout ce que me dit ma fille quand elle me parle en français »

Gagné, perdu, faire la course, triche, menteuse… Hilal apprend aussi beaucoup de nouveaux mots grâce à sa fille, Rahaf, qui lui raconte ses journées. À 5 ans et demi, Rahaf parle français couramment, « avec l’accent aveyronnais ! », comme le souligne Véronique Moretti.

À l’école Jules Ferry, en cette journée de rentrée, Rahaf explique avec enthousiasme à sa maîtresse et ses camarades le cadeau que le père Noël lui a apporté : « Un micro pour chanter. » Puis entreprend d’écrire « bonne année », en recopiant consciencieusement les lettres l’une après l’autre. « Rahaf travaille comme n’importe quel élève de la classe de grande section de maternelle », explique Marie Llorca, la maîtresse. La petite fille étant arrivée en France à l’âge où l’on apprend à parler, l’acquisition de la langue s’est faite très naturellement. À tel point qu’à la maison, Rahaf ne parle plus qu’en français à ses parents et ses frères.

« Quand j’appelle ma mère, à Homs, Rahaf lui dit en français : “Allô, mamie, ça va ?” explique Hilal, la voix nouée. Je lui dis de parler arabe, que Téta ne comprend pas le français… » Mais voilà, la petite fille syrienne est plus à l’aise en français… Pour ne pas que sa fille oublie complètement l’arabe, Hilal lui fait répéter des mots et expressions arabes. « Parfois, je ne comprends pas tout ce que me dit ma fille quand elle me parle en français, regrette aussi Hilal, visiblement émue. Alors, j’acquiesce avec des “oui, oui”, même si le sens m’échappe. »

« Rahaf parle plus le français que l’arabe. Mais il ne faut pas oublier l’arabe, il ne faut pas oublier sa culture. S’intégrer, ça ne veut pas dire oublier qui on est, c’est important ça », lance Robert Fabre, un des membres du village qui accompagnent les Rajoub depuis leur arrivée.


Passage en apprentissage professionnel

Yasser, l’aîné, se débrouille très bien en français. Avant que ses parents ne soient à l’aise avec la langue de Molière, il leur servait de traducteur. Arrivé en France à 13 ans et ne parlant pas un mot de français à l’époque, il n’a toutefois pas pu rattraper son retard sur ses camarades français du même âge au collège de Naucelle. « Yasser aurait aimé rester au collège, car il s’était fait de très bons amis, mais le retard scolaire était trop important », explique Odile Fabre, institutrice à la retraite proche de la famille Rajoub. La décision a alors été prise, en accord avec la famille Rajoub, de l’inscrire en troisième technologique à la Maison familiale et rurale (MFR) de Naucelle, pour qu’il puisse définir son orientation professionnelle. Lui qui, un temps, avait eu envie de devenir médecin a dû revoir ses ambitions. « Théoriquement, Yasser aurait dû passer en troisième au collège, mais vouloir le maintenir dans un système très scolaire risquait de le mettre en échec, précise Véronique Moretti. Il ne fallait pas qu’il se sente dépassé, il fallait plutôt valoriser ses acquis. »



Aujourd'hui, Yasser alterne semaine à l’école et semaine de stage en entreprise. Chaque trimestre, il change de stage. « Yasser est entré dans le moule sans problème », se réjouit Solange Espie, l’ancienne directrice de la MFR.

Ce matin de janvier, Yasser, ses chaussures de travail à la main, se rend à la carrosserie Rossignol pour son nouveau stage. Il y démonte avec énergie le capot et les portières d’une voiture en suivant avec attention les consignes de son maître de stage, Mathieu Rossignol.

À la fin de l’année, il devra décider vers quel métier il souhaite s’orienter, et selon son choix, ira en lycée professionnel, en apprentissage ou chez les compagnons. Mathieu Rossignol se dit d’ores et déjà prêt à le prendre en apprentissage, soulignant qu’il est très difficile pour lui de trouver des apprentis, notamment à cause de l’exode rural et du manque de valorisation des métiers manuels. « Je ne me fais pas de souci pour Yasser, assure Solange Espie. Je suis persuadée que s’il part en carrosserie ou en mécanique, il aura un travail. »

En attendant de décider de son avenir, Yasser retrouve ses copains du collège sur le terrain de foot. « Le foot, c’est une occupation pour les jeunes du village, mais aussi un apprentissage de la vie car on apprend le respect, à vivre ensemble, à s’adapter », explique Maxime Ginestet, l’entraîneur de Yasser.


Le temps a fait son œuvre

Dans les gradins, Yamen, le petit frère de Yasser, suit le match de son frère d’un œil, l’autre rivé sur le téléphone et la partie de foot virtuelle qu’il joue en tant que joueur de l’équipe de France. « J’aime l’équipe de France, surtout Griezmann ! Je n’ai raté aucun match ! » lance-t-il avec enthousiasme, se remémorant la finale de la Coupe du monde. Pour le jeune garçon de 12 ans, le foot est également important. « Dès qu’ils sont arrivés ici, Yasser et Yamen ont été inscrits au Football Club naucellois, se souvient Julien Cluzel, l’entraîneur de Yamen. Le foot a cette faculté de mettre les enfants sur un pied d’égalité. Et puis, concernant la barrière de la langue, le temps a fait son œuvre. »

Yamen a fait sa rentrée au collège en septembre. S’il estime parler le français et l’arabe « moyennement », sa professeure de français assure qu’il peut rattraper son retard, surtout en étant scolarisé dans des petites classes de 17 élèves comme il l’est actuellement au collège Jean Boudou. « Mais il faut vraiment qu’il travaille et saisisse les enjeux de l’école », ajoute-t-elle.

Lors des deux dernières années passées en Aveyron, Waël, Hilal, Yasser, Yamen et Rahaf ont chacun parcouru beaucoup de chemin et assurent avoir trouvé leur place en France et dans le village, y bâtissant, pierre par pierre, un avenir. Pour Odile Fabre, beaucoup de choses passeront par les enfants, « qui deviendront complètement français – et aveyronnais ! – comme l’ont été par le passé les immigrés italiens, espagnols et polonais ».


---

Un nouveau plan d’installation des réfugiés

Depuis l’installation des Rajoub à Naucelle, d’autres familles syriennes sont arrivées dans le département. Des familles qui sont aussi passées par le Liban. Mais elles ont été installées dans d’autres circonstances. « Le Plan Migrant, lancé en septembre 2015 par le président Hollande, est terminé. Il y a maintenant un programme de relogement des réfugiés mis en place par le président Macron, expliquent Claire Alazard et André Drubigny, de la DDCSPP (Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations) à la préfecture. Ce programme prévoit d’accueillir 20 000 personnes pour 2018-2019 avec un financement de l’Union européenne. » Mais surtout, l’approche même de l’accueil a changé : « À travers le Plan Migrant, nous avons accueilli cinq familles réparties sur le territoire, autant de microprojets portés par des acteurs locaux, précisent Claire Alazard et André Drubigny. Dans le nouveau plan de relogement, l’accueil des familles est géré par des opérateurs nationaux capables de gérer des groupes de 50 personnes. » Ainsi, dans le cadre de ce nouveau plan, neuf familles sont arrivées dans le nord du département et trois dans la région de Rodez.


Retour à la page d’accueil du minisite

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

Stes David

Aveyron, un village français ou village occitan ?? Ce qu'on appelle dans cet article "l’accent aveyronnais" est-ce que c'est un 'accent' ou est-ce que la France essaie de supprimer la langue occitane et de l'appeller de façon dérisoire "un accent' ?

Stes David

La situation linguistique n'est pourtant pas facile. Je me demande si Aveyron est vraiment "un village français". Aveyron c'est dans ce qui est de nos jours "Occitanie", dans le sud-ouest de la France, mais dans le passé le sud-ouest ce n'était pas la France. La langue c'est le rouergat c'est un sous-dialecte de l'occitan languedocien. L'occitan c'est dans la famille du Catalan ce n'est pas vraiement un "village français". Mais tout dépend bien sûr de son point de vue, je suppose que pour des libanais ou syriens , ce sont des villages "français". De mon point de vue européen, il n'y a pas trôp de différence entre syrien et libanais, et du point du vue syrien et libanais, il n'y a pas probablement pas de différence entre languedocien et français.

Honneur et Patrie

"Une famille du village comme les autres". Toutes les femmes du village de Naucelle (Aveyron) sont-elles voilées ?

Bustros Mitri

Le choix entre l' exil culturel et la mort sur place. Pas facile.

Bustros Mitri

Le choix entre l' exil culturel et la mort sur place. Pas facile.

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants

L'Orient-Le Jour vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants