Tout recommencer au pays des cent vallées : L’histoire de deux familles de réfugiés syriens

24 octobre 2016. Ce jour-là, se souvient Hilal Rajoub, l’orage grondait. Dans le ciel sombre de Taurines se découpait la masse imposante du château, comme une menace planant sur les rues désertes et les quelque 500 âmes de ce village aveyronnais. Un tableau qui restera à jamais gravé dans la mémoire de la jeune Syrienne. Le tableau de son arrivée, avec mari et enfants, en France, pays-refuge.
Six mois plus tôt, le 19 avril, c’est Mohammad el-Mohammad, sa femme Awasha et leurs deux enfants qui débarquaient à Naucelle, le bourg voisin qui compte quatre fois plus d’habitants. « Quand ils sont arrivés, ils étaient complètement perdus, se souvient Sami el-Sawi, un cuisinier égyptien qui les a accueillis à l’aéroport de Toulouse pour leur servir de traducteur. Je devais leur montrer sur une carte où ils se trouvaient, le chemin qu’ils avaient parcouru, du Liban à l’Aveyron. » Un chemin qui avait commencé plus loin en fait, le Liban n’étant qu’une étape sur la route de ces Syriens de Manbij contraints de fuir, en mars 2013, leur pays en guerre.
Cette histoire est celle d’un nouveau départ, pour deux familles de réfugiés syriens, au cœur de la France rurale, loin du bruit et de la fureur. Cette histoire est aussi celle d’une envie ou d’un besoin de solidarité, exprimé par des Français du pays des cent vallées, en plein cœur de l’Occitanie.




L’arrivée


Hilal Rajoub, 32 ans, son mari Waël, 41 ans, et leurs trois enfants sont originaires de Homs, grande ville de Syrie dont de vastes pans ne sont plus qu’un tas de ruines. Réfugiés pendant trois ans à Sir el-Denniyé, au Liban-Nord, ils ont bénéficié d’un programme français de réinstallation humanitaire. « Beaucoup de réfugiés syriens refusent d’aller en France car ils craignent que les femmes soient obligées d’enlever leur voile, dit la jeune femme. Mais ce n’est pas le cas. Ici, à Naucelle, je peux porter le hijab, je dois seulement le retirer pour la photo du permis de séjour. »

Une fois leur dossier accepté par la France, les Rajoub ont eu 40 jours pour préparer le grand départ. 40 jours pour suivre des formations sur la France à l’ambassade – on leur a notamment expliqué la laïcité à la française –, faire des examens médicaux, boucler leurs valises… À l’intérieur de celles-ci, des vêtements, une rakwé, des épices.
Pendant ce temps, à plus de 3 000 kilomètres de là, on attend la famille Rajoub avec impatience, depuis de longs mois déjà. « Tous les jours, je voyais à la télé ces images insoutenables de victimes syriennes sous les bombes, se rappelle Laurent Gaubert, agriculteur et conseiller municipal de Centrès Taurines. À l’époque (en novembre 2015), François Hollande s’était engagé à accueillir 30 000 réfugiés. Je me suis dit : pourquoi ne pas en accueillir chez nous, dans notre petite commune ? Ce pourrait être une aventure formidable. »



La proposition de Laurent Gaubert est accueillie avec enthousiasme dans le village. « Ça a fait l’unanimité au conseil municipal. Tout le monde était partant. » Mais une fois la décision prise, le processus de validation par les autorités est long et les villageois doivent s’armer de patience. « Le maire de Centrès et ses conseillers avaient vraiment envie d’accueillir des réfugiés, mais on ne peut pas s’appuyer uniquement sur l’envie... » explique André Drubigny, directeur adjoint de la DDCSPP (Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations) et coordinateur départemental pour l’accueil des réfugiés. Il faut notamment s’assurer que la commune dispose d’un logement adapté et d’un organisme capable d’accompagner la famille dans son intégration.
Ce n’est que le 24 octobre 2016, soit près d’un an après la décision du conseil municipal de Centrès Taurines d’accueillir des réfugiés, que l’avion transportant les Rajoub se pose sur le tarmac à Toulouse. La famille est conduite directement dans son nouveau logement. « On a ouvert la porte et il ne manquait rien », se rappelle Waël.
L’appartement est situé juste à l’extérieur du village, au milieu des prés. C’était l’appartement de l’instituteur, au premier étage de l’école communale de Taurines. Mais l’exode rural est passé par là, et l’école, en sursis depuis 10 ans, a définitivement fermé ses portes fin 2016, faute d’élèves.
Quand les enfants Rajoub, Yasser, 13 ans, Yamen, 10 ans, et Rahaf, 3 ans à l’époque, arrivent, le recteur d’académie a déjà pris sa décision. Les petits Syriens, dont les villageois espéraient qu’ils permettraient de maintenir en activité la dernière école du village, ne peuvent la sauver.
C’est dans les établissements des communes voisines que les enfants seront scolarisés. La logistique se met rapidement en place. Tout le monde en est conscient : pour s’intégrer, l’école est une priorité.




L’école


Yasser est un ado longiligne, à la fois réservé et avenant. À son arrivée à Taurines, il ne parle pratiquement pas un mot de français. La question se pose alors de l’envoyer dans un établissement spécialisé à Rodez, à une trentaine de kilomètres de sa maison. « Nous avons préféré l’inscrire au collège du coin, pour favoriser son intégration et bâtir un équilibre avec sa famille », explique Odile Fabre, institutrice à la retraite et bénévole auprès de la famille Rajoub.
Pour que l’arrivée de Yasser se passe au mieux, les élèves ont été préparés par leurs professeurs et un processus adapté a été mis en place pour qu’il apprenne le français. Quand ses camarades planchent sur Maupassant, Yasser apprend à faire des phrases avec quatre enseignants à la retraite, tous bénévoles. Ses camarades, il les retrouve à la récréation, pour des parties de foot, ou à la cantine. « C’est son nouveau monde et il l’a adopté à 100 % », affirme Jean-Philippe Terracol, proviseur du collège.
Le foot, Yamen, 11 ans, s’y adonne aussi avec plaisir pendant la récré, dans la cour de l’école primaire Jules Ferry, à quelques centaines de mètres du collège de son frère. « La récréation est un moment de socialisation important pendant lequel les enfants apprennent beaucoup les uns avec les autres », estime Laëticia Pons, directrice de l’école.
En ce mois de septembre 2017, Yamen fait ses premiers pas dans cette nouvelle école qui accueille 110 élèves. Au cours de l’été, sa famille a déménagé, quittant son appartement trop isolé du village de Centrès Taurines pour le bourg d’à côté, Naucelle. Le changement d’école est loin d’avoir traumatisé Yamen puisqu’à Jules Ferry, il a retrouvé ses camarades du club de foot.



Ce jour-là, en classe, Yamen et ses camarades travaillent sur la numération, parlent de la laïcité à la française et conçoivent une chronologie de l’évolution de l’homme avec un fil de laine. « Pour le moment, il suit la classe normalement, ce qui me permet de décider quand je peux le garder complètement intégré dans la classe et quand il doit partir travailler avec un bénévole, surtout le français », précise Virginie Sénerzergues, dont l’objectif est de préparer au mieux Yamen pour le collège.
L’après-midi, après la classe, un groupe de CM2 est initié au théâtre par Brigitte Marolle, une enseignante à la retraite. Les élèves jouent à tour de rôle, par groupes de deux, un dialogue tiré du Maître de philosophie, de Molière. « Aaaaa, Eeeeee, Iiiiii… » Yamen y met tout son cœur, histoire d’amuser la galerie. « Finalement, c’est lui qui s’en est le mieux tiré en termes de jeu », résume Brigitte Marolle dans un éclat de rire.
Sans surprise, c’est pour la petite sœur de Yasser et Yamen, Rahaf, 4 ans, que l’apprentissage de la langue devrait être le plus simple. Dans une des classes de la maternelle, la fillette et Ali, un des fils de Mohammad et Awasha el-Mohammad, l’autre famille de réfugiés syriens, sont en phase d’apprentissage de la langue. « Exactement comme un autre enfant de leur âge », assure Sylvie Azémar, leur institutrice.
Ni les enfants Rajoub ni les enfants Mohammad ne traînent les pieds pour aller à l’école. Au grand soulagement de leurs parents qui, eux aussi, se sont engagés dans l’apprentissage de la langue. Ce qui n’est pas une mince affaire.


L’apprentissage du français


Il est dix heures, ce lundi matin de septembre, quand Hilal Rajoub sonne chez Awasha el-Mohammad. Claudette Bodin est déjà là. Les maris sont au travail, les enfants à l’école – sauf Mariane, la petite dernière de huit mois, installée sur sa chaise haute. C’est l’heure de la leçon de français. Claudette, institutrice à la retraite et bénévole, donne à Hilal et Awasha des dessins qu’elle a trouvés sur internet pour apprendre la langue de Molière. Les deux jeunes femmes doivent décrire les images avec le vocabulaire qu’elles connaissent. « C’est difficile, très difficile », lâche Hilal.
Quand ils sont arrivés en France, aucun membre de ces deux familles syriennes ne parlait un mot de français. De la France, ils ne connaissaient que la tour Eiffel.
Lors de leur programme d’installation, ils ont bénéficié, dans le cadre d’un « parcours citoyen », de 200 heures de formation au français. Ils ont aussi suivi des cours sur l’histoire de France, ses lois ou encore le tri sélectif des déchets. « Un jour, une femme est venue avec des sacs-poubelle et nous a expliqué ce qu’il fallait jeter dans le sac jaune et dans le sac noire », se souvient Hilal Rajoub. Depuis, chaque dimanche soir, elle sort le sac jaune, et tous les mercredis et vendredis, le sac noir.
Si le tri sélectif a été rapidement intégré, l’apprentissage du français s’est avéré bien plus compliqué. Pour les aider, un groupe de bénévoles s’est formé. « La difficulté, c’est qu’on ne parle pas un mot d’arabe, alors on a dû mimer, se souvient l’une de ces bénévoles, Jocelyne Dufour, sophrologue à Centrès. Personnellement, je me demandais si on allait y arriver, poursuit-t-elle. On se regardait parfois, un peu interloqués, et on se disait “on n’y arrive pas”. Mais petit à petit, ça s’est mis à aller de plus en plus facilement, parce que chacun a fait un pas vers l’autre. »




Pour Mohammad el-Mohammad, 30 ans, cette opportunité d’apprendre le français est une deuxième chance, lui qui n’a pu suivre de scolarité en Syrie. Tous, à Naucelle, le reconnaissent : sur l’apprentissage de la langue, il est bluffant. Il s’est abonné à des chaînes YouTube pour l’apprentissage du français ; chaque soir, il regarde le journal de 20 heures ; il ne se départit jamais de son petit carnet dans lequel il note les mots nouveaux ; et tous les samedis, il va au marché pour discuter avec les gens. « Avec de la volonté, on peut tout apprendre », assure-t-il, un large sourire barrant son visage.
Les cours particuliers de français avaient un second objectif aussi important que la maîtrise de la langue : tisser du lien social et inscrire les nouveaux venus dans une communauté, un territoire. « Tout se crée si on arrive à faire sortir les gens de chez eux, estime Véronique Moretti, directrice du centre social. Les enfants, dès leur arrivée, ont été inscrits au foot et je leur ai fait prendre des cours de natation. Awasha el-Mohammad, elle, se rendait le vendredi après-midi au relais d’assistance maternelle avec Ali, pour rencontrer d’autres mamans. Il faut tout faire pour qu’ils ne restent pas repliés sur eux-mêmes. »
« On a beau prendre beaucoup de cours, on apprend davantage quand on discute avec des Français », renchérit Hilal Rajoub qui considère que les bénévoles de Centrès Taurines sont devenus « sa famille en France ».  Maintenant que ses trois enfants sont à l’école, elle souhaite tracer sa propre route. Elle est déjà en contact avec Pôle Emploi, l’agence française pour le travail, pour concrétiser ses projets : suivre une deuxième formation en français, passer le permis de conduire et apprendre le métier de coiffeuse.




Le travail


Mohammad el-Mohammad, lui, a déjà un emploi, dans la cuisine centrale de la Maison familiale rurale de Naucelle, où il prépare avec ses collègues Aurélien et Monique les repas pour six établissements de la région.
 « Il cherchait du travail et nous, nous cherchions quelqu’un, se souvient Solange Espie, la directrice de la Maison familiale rurale. En plus, il avait déjà des compétences en cuisine. » À Beyrouth, Mohammad el-Mohammad travaillait dans un snack. À la maison, il prépare les repas avec sa femme. « Surtout les desserts », dit-il, ajoutant : « Je cherche la recette sur internet et je me lance. » Et puis, avec sa femme, ils font découvrir les spécialités syriennes, lahmé baajine, baba ghannouge et autres fattouches, aux habitants de Naucelle.
Pour Mohammad el-Mohammad, comme pour tous ceux qui doivent recommencer leur vie ailleurs, le travail est capital car il permet de s’inscrire dans une dynamique et de tisser des liens plus facilement.
Véronique Moretti se souvient de l’époque où Mohammad, sans emploi, commençait à sombrer dans la déprime. « Il fallait absolument qu’il fasse quelque chose de ses mains. » Elle décide alors de lui confier une parcelle de jardin solidaire. « Il s’est mis à cultiver, chose qu’il n’avait jamais faite en Syrie. Plein de personnes sont venues lui donner des conseils, des plants et des graines, et de belles choses se sont mises en place », raconte-t-elle. Aujourd’hui, Mohammad el-Mohammad se rend tous les jours sur sa parcelle avec son fils Omar pour ramasser tomates, concombres, poivrons ou aubergines. De l’avis de tous, il a l’un des plus beaux jardins de Naucelle.




L’inactivité forcée, Waël Rajoub l’a, lui aussi, très mal vécue. « En cinq mois, j’ai pris onze kilos. Je ne faisais que manger, dormir, étudier le français… L’homme ne peut pas vivre sans travailler, même s’il reçoit des aides », lâche ce grand gaillard aux yeux clairs.
« Waël veut travailler et nourrir sa famille. Point », résume Véronique Moretti. « La principale difficulté que j’ai rencontrée dans l’accompagnement de ces familles, c’est la lourdeur administrative », poursuit-elle. Ainsi, quand Waël, ne supportant plus son inactivité, a proposé de travailler bénévolement pour la mairie de Centrès ou ses voisins, il s’est heurté à des refus polis. « Mon voisin avait peur. Il m’a dit : “Tu ne peux pas travailler comme ça, je dois te déclarer. Imagine s’il t’arrivait quelque chose !” »
Waël Rajoub a donc pris son mal en patience jusqu’en juillet 2017, date à laquelle il a commencé à travailler. « Je suis allé à Pôle Emploi où on m’a demandé ce que je savais faire. J’ai déjà un métier, je travaille dans l’agriculture. » On lui a proposé un stage dans un chantier d’insertion qui fait du maraîchage biologique et l’entretien d’espaces naturels, et dont l’objectif est de favoriser le retour à l’emploi en accompagnant les personnes dans un projet professionnel.
Waël Rajoub a signé un contrat de travail pour une durée de 2 ans et travaille 24 heures par semaine rémunérées au SMIC. Les mains dans la terre, il est heureux et commence même à se projeter. Son rêve est d’acheter une parcelle de terre pour y cultiver des kiwis et des pommes Golden, car il a remarqué qu’il n’y en avait pas dans la région. « Le problème, c’est que si, aujourd’hui, je demande le prix d’un terrain et qu’on me le donne, je fais quoi après, moi qui n’ai pas d’argent ? » dit-il, avant d’ajouter, confiant : « Mais ça viendra, petit à petit. » 


La vie au village


Si Mohammad el-Mohammad semble avoir trouvé une certaine sérénité au pays des cent vallées, il lui a fallu, au début, retrouver ses repères. « Je n’ai pas mangé de viande pendant cinq mois, car je n’en trouvais pas de halal », explique-t-il. Aujourd’hui, il s’en procure dans des boucheries à Albi ou Rodez.
« On est vraiment en milieu rural, donc on a très peu de musulmans. On a eu un petit choc culturel. Par exemple, les hommes ne voulaient pas serrer la main des femmes. C’était compliqué de leur expliquer qu’en France, ne pas serrer la main est un signe d’impolitesse. Un jour, je leur ai demandé s’ils savaient quelle était ma religion. Ils m’ont répondu “non”. Alors je leur ai expliqué qu’il faut que ce soit pareil pour eux, que la religion reste dans le domaine du privé. En fait, chacun a fait un bout de chemin. Et puis, ils ont un grand sens de l’humour. Un jour, Awasha est venue chez moi, je lui demandé ce qu’elle voulait boire. Elle s’est exclamé “Champagne !” »
Le fait que les deux familles aient été installées à la campagne est une chance, tout le monde en convient aujourd’hui. « En ville, j’aurais été perdu. Ici, les gens sont issus de la classe paysanne, on se comprend bien », assure Waël Rajoub.  « À la campagne, les gens sont très gentils, ils ont du temps et sont très patients », renchérit Mohammad el-Mohammad. « Si j’étais un réfugié, c’est ici que j’aurais aimé être accueilli », lance, lui aussi, Sami el-Sawi l’Égyptien.
Pour Solange Espie, qui emploie Mohammad el-Mohammad, « la solidarité est dans les gènes ici ». « Les gens, ici, vivaient surtout de l’agriculture. Ils avaient de petites exploitations et ils avaient besoin les uns des autres pour les travaux des champs. Et puis on était très enclavés, et la région était pauvre. Donc si on voulait s’en sortir, il fallait s’entraider », explique-t-elle.




Aujourd’hui encore, les voisins partagent fruits et légumes issus de leurs productions personnelles. Les Rajoub et les Mohammad se sont immédiatement inscrits dans cette dynamique.
« Au niveau du village de Taurines, Waël et Hilal se sont beaucoup promenés, ils ont dit bonjour dès le début, ils ont joué le jeu de l’entraide aussi avec les voisins. Ça a été important pour leur intégration », se souvient Magali Bou, conseillère de Centrès Taurines.
« L’objectif qui avait été assigné par le président de la République c’était : on accueille pour intégrer », note André Drubigny, de la préfecture.  « On a vraiment beaucoup travaillé en amont, renchérit Claire Alazard, chargée de mission à la DDCSPP. Tant qu’on n’avait pas l’assurance que le triptyque collectivité, accompagnateur social et société civile pouvait fonctionner, on ne partait pas. Il y a des communes auxquelles on a dit que ce n’était pas possible d’accueillir des réfugiés car on n’avait pas cette assurance-là. »
Cinq familles de réfugiés ont été accueillies dans le cadre du programme de réinstallation sur le département de l’Aveyron, quatre sont originaires de Syrie et une d’Érythrée.
Aujourd’hui, le pari de l’intégration des deux familles syriennes est gagné, et ce grâce à l’implication des habitants sur le terrain. Tant à Naucelle qu’à Centrès, un réseau d’une vingtaine de bénévoles s’est mis en place pour accompagner les familles al-Mohammad et Rajoub. Et ce au quotidien. Chacun a fait en fonction de ses moyens et de ses envies. Certains ont donné des cours de français, d’autres ont aidé pour l’installation d’une ligne téléphonique, d’autres encore ont assuré les déplacements, à l’école, chez le médecin, au supermarché, chez Pôle Emploi. « Il y a une réactivité incroyable, témoigne Jocelyne Dufour, bénévole de Centrès. On envoie un mail au groupe et dans la journée on a une réponse. » « Pas mal de gens ont participé à l’aventure. Tout le monde en est sorti enrichi et content », résume Laurent Gaubert, le conseiller municipal.
Pour autant, même si l’expérience est, de l’avis de tous, une réussite, les habitants hésitent à la renouveler. « Quand j’ai évoqué l’accueil d’une autre famille au conseil municipal, il y a eu un moment de silence, se souvient M. Gaubert. Beaucoup de gens sont favorables, mais en milieu rural, ce n’est pas la solution, il manque trop de choses. Par chance, à Centrès, nous avons une boulangerie, mais pour le reste, il faut se déplacer. Donc recommencer pour avoir les mêmes soucis… »
 Les familles reconnaissent que l’isolement s’est parfois cruellement fait sentir. Awasha el-Mohammad, qui habite pourtant au cœur du village de Naucelle, se revoit derrière sa fenêtre, contemplant la rue déserte. « À Manbij, en Syrie, d’où nous venons, ou même au Liban, quand nous étions réfugiés à Beyrouth, les rues étaient toujours pleines de vie et d’animation. En plus, ici, je n’ai quasiment aucune amie de mon âge. Mais je me suis habituée. »
C’est pour ses enfants qu’Awasha el-Mohammad, 23 ans, a décidé de repartir de zéro. Pour Omar surtout, aujourd’hui âgé de cinq ans, né aveugle. La jeune femme nourrissait l’espoir fou qu’en France, des médecins pourraient lui donner la vue. Mais le diagnostic médical est sans appel : il n’y a rien derrière les paupières closes de Omar. Le jeune garçon a néanmoins pu être pris en charge par un établissement spécialisé à Rodez, où il s’épanouit, au grand soulagement de ses parents.




Et l’avenir ?


La famille el-Mohammad s’est agrandie avec l’arrivée en février 2017 de la petite Mariane. La grossesse d’Awasha fut un événement à Naucelle, et la naissance rapportée dans le quotidien local. Cela d’autant plus que, comme l’explique la jeune femme, ce prénom a été choisi « en hommage à la Vierge Marie, mais aussi comme un cadeau pour la France, un signe de reconnaissance envers ce pays qui (nous) a accueillis ».
Un an environ après leur arrivée au pays des cent vallées, les deux familles ont gravi les premières marches de l’intégration. « Les expériences d’intégration se font par paliers, constate Claire Alazard. Il y a l’apprentissage de la langue, qui est un événement majeur. Il y a l’accès aux droits, il faut qu’ils aient très rapidement le pouvoir de gérer et subvenir à leurs besoins. Il faut qu’ils deviennent vite locataires, qu’ils soient inscrits à Pôle Emploi, qu’ils aient des aides comme le RSA par exemple, des prestations familiales... Ensuite, on entre dans la période de la recherche d’emploi, et à ce moment, on commence à avoir une connaissance approfondie de la vie en France. Par exemple, à la réception de la première fiche de paie, ils ne comprennent pas pourquoi on leur retire de l’argent alors qu’ils ont travaillé. Il faut leur expliquer que comme ça, ils peuvent aller chez le médecin, à la crèche, à l’école. Ils apprennent vite, ils ont vraiment envie de s’intégrer, mais il y a toujours beaucoup de choses qu’on n’avait pas anticipées au départ. »




Si l’accompagnement s’est dilué, parce que moins nécessaire, au fil du temps, Véronique Moretti n’en demeure pas moins présente au quotidien aux côtés des familles, notamment pour les aider dans leurs démarches administratives. « Une fois que les priorités absolues, vitales, ont été remplies, que la famille a trouvé ses marques, on peut travailler sur des choses plus en profondeur, qui leur permettront d’être des citoyens à part entière et autonomes », renchérit André Drubigny. 
C’est d’ailleurs ce à quoi aspirent Awasha, Mohammad, Waël et Hilal. « Nous avons obtenu un permis de séjour pour dix ans. Pourquoi irions-nous ailleurs ? se demande cette dernière. Cette maison est devenue ma maison, cette ville est devenue ma ville, avec l’école de mes enfants. Nous n’envisageons même pas de quitter cette région ! C’est fini, nous restons à Naucelle ! » Sur ce, la jeune femme enfile son manteau pour aller chercher Rahaf à l’école. Yasser, lui, enfourche son VTT, pour sillonner les rues de Naucelle.



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DOUMER Elie

Très beau et émouvant reportage! cela prouve que l'humanité quand elle est solidaire, peut accomplir de grande choses, même inattendues; je suis né au Liban, il y a longtemps, j'ai été adopté par une famille française et si j'ai "réussi" ma vie, je le dois à l'amour de mes parents, à des personnes qui ont osé l'impossible, tout comme ces villageois d'Aveyron. Je souhaite à ces 2 familles de continuer à vivre heureuses en France et à garder ses racines si précieuses pour grandir et faire grandir leurs magnifiques enfants!

Koniski Roger

C'est un excellent reportage, très émouvant et très véridique. Le contenu est très professionnel et très humain. Bravo

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