Grande reporter au « Monde », Ariane Chemin a été convoqué par la DGSI. AFP/Éric Feferberg
De nombreuses voix ont dénoncé hier en France de nouvelles convocations de journalistes par les services secrets, portant à cinq le nombre de personnes ainsi convoquées depuis la mi-mai pour leurs révélations.
Derniers en date : une grande reporter du Monde, Ariane Chemin, pour ses enquêtes sur un ancien collaborateur du président Emmanuel Macron, Alexandre Benalla, limogé pour des violences contre des manifestants, ainsi qu’un collaborateur du site Disclose pour une enquête sur l’exportation d’armes françaises utilisées au Yémen, quatrième convocation dans ce dossier.
Ariane Chemin, qui a révélé l’« affaire Benalla », est convoquée le 29 mai par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), a indiqué son journal. « Cette enquête vise nos articles sur les affaires d’Alexandre Benalla, notamment nos informations sur le profil d’un sous-officier de l’armée de l’air, Chokri Wakrim, compagnon de l’ex-chef de la sécurité de Matignon (services du Premier ministre, NDLR) Marie-Élodie Poitout », explique le directeur de la rédaction Luc Bronner dans un éditorial. Chokri Wakrim était lié par un contrat de protection rapprochée avec un homme d’affaires russe, ce qui a conduit à l’ouverture d’une enquête pour « corruption », rappelle-t-il.
De source judiciaire, Ariane Chemin est convoquée dans le cadre d’une enquête ouverte pour « révélation de l’identité d’un membre des unités des forces spéciales ». Selon des sources concordantes, cette enquête fait suite à une plainte déposée mi-avril par Chokri Wakrim.
« La DGSI est aussi un service de police judiciaire qui a compétence pour conduire sous l’autorité de la justice les enquêtes relatives à la compromission du secret », fait-on valoir de source proche du dossier.
« Nous maintenons évidemment nos informations et exprimons notre inquiétude sur cette convocation : l’intérêt public suppose de pouvoir enquêter sur les entourages et les liens entretenus par des collaborateurs de l’Élysée (services de la présidence, NDLR) ou de Matignon, quels que soient leurs parcours antérieurs », écrit Luc Bronner.
Il estime que cette convocation « sous le statut d’une audition libre, est d’autant plus préoccupante qu’elle suit une procédure similaire, utilisée très récemment à l’encontre d’autres journalistes ».
En effet, mi-mai, trois journalistes ayant enquêté sur l’exportation d’armes françaises utilisées au Yémen – les deux fondateurs d’un nouveau média en ligne, Disclose, et un journaliste de Radio France – ont été convoqués par les services secrets français, tous trois dénonçant une « tentative d’intimidation ».
Des convocations auxquelles s’ajoute une quatrième annoncée ce mercredi par Disclose, prévue le 28 mai. Le site dénonce « une nouvelle tentative du parquet de Paris de contourner la loi de 1881 sur la liberté de la presse et la protection des sources ».
« En tant que témoin, notre journaliste ne pourra pas être assisté d’un avocat. Il ne pourra pas non plus faire valoir le droit au silence. Mais en tant que journaliste, il pourra invoquer le secret des sources », précise le site.
Dérive inquiétante
Ces annonces ont entraîné une avalanche de réactions de journalistes et de personnalités politiques, le sujet se plaçant en tête des plus discutés sur Twitter en France.
Le syndicat SNJ-CGT a dénoncé un « nouveau coup de canif insupportable contre le journalisme et la liberté d’informer » et la CFDT-Journalistes « une procédure dont le but inavoué est de faire taire les journalistes dans l’exercice de leur mission d’informer ». Boris Vallaud, porte-parole du Parti socialiste, s’est dit « très préoccupé de la multiplication de ce type de convocations pour la liberté de la presse et le secret des sources, essentiels à la révélation d’affaires et scandales. Dérive inquiétante des pratiques du pouvoir ».
La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a défendu pour sa part « l’attachement de ce gouvernement à la liberté de la presse », ajoutant que « nul justiciable en France n’est en dehors de la loi ». Elle n’a pas voulu commenter spécifiquement le cas de Mme Chemin, se prévalant « d’une instruction judiciaire en cours ».
Source : AFP

