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Idées

Quelle issue pour le conflit au Yémen ?

Commentaire
11/05/2019

Depuis février 2015, le Yémen vit une guerre qui aura engendré une crise humanitaire décrite comme étant la pire depuis la Seconde Guerre mondiale. Provoquée par l’échec de la transition politique de la post-révolution de 2011, cette guerre civile a impliqué, dès mars 2015, des acteurs extérieurs aux desseins divers. Malgré son bilan très lourd – plus de 60 000 morts depuis 2016, selon des chiffres publiés en décembre dernier par l’ONG Acled, et des millions de personnes menacées par la famine –, le conflit yéménite demeure très peu médiatisé. Cependant, depuis la publication, en octobre 2018 par le New York Times, d’une photo d’une fillette yéménite souffrant de malnutrition et décédée depuis, de plus en plus de voix s’élèvent pour mettre un terme à cette guerre.



Enjeux stratégiques
En septembre 2014, un coup d’État mené par la rébellion houthiste parvint à renverser le gouvernement de transition politique présidé par Abd Rabbo Mansour Hadi. Les houthis, appartenant au chiisme zaydite, font partie des groupes sociaux insurgés lors de la révolution de 2011 mettant fin au régime de Ali Abdallah Saleh, après 33 ans au pouvoir. Cette révolution, inspirée du printemps arabe, donna lieu à une transition pacifique, soutenue par les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe. Cependant, le gouvernement de Hadi fut incapable de former une unité nationale autour d’un nouveau projet politique. Le modèle fédéral de l’État qu’il proposa fut rejeté par les houthis qui s’allièrent avec l’ex-président Saleh afin de s’emparer du pouvoir. En février 2015, après avoir conquis le nord du Yémen, les houthis se dirigèrent vers le sud du pays. La résistance des populations sudistes à leur progression déclencha une guerre civile. À partir d’Aden, où il s’était enfui, Hadi demanda l’intervention de l’Arabie saoudite contre les houthis. Le 26 mars 2015, celle-ci lança l’opération militaire « Tempête décisive » en s’appuyant sur une coalition de neuf pays arabes et musulmans. Ses objectifs déclarés : rétablir au Yémen le gouvernement de Hadi, reconnu légitime sur le plan international, et combattre les houthis, accusés de servir les intérêts de l’Iran dans la région. D’où l’adoption par les Saoudiens d’un discours légitimateur basé sur la défense du sunnisme arabe contre la menace du chiisme persan. Toutefois, derrière ces registres confessionnels et ethniques se cachaient d’importants enjeux géostratégiques et économiques.

Sans réduire cette guerre à un simple affrontement entre l’Iran et l’Arabie saoudite autour de l’hégémonie en Moyen-Orient, le Yémen représente un enjeu important en raison de sa situation géographique. La rébellion houthiste étant implantée à Saada, région frontalière de l’Arabie saoudite, il s’agit pour cette dernière de garantir sa sécurité nationale contre un groupe chiite allié à l’Iran. Toutefois, pour Riyad et certains de ses alliés dans la coalition (Émirats arabes unis, Égypte et Jordanie), leur intervention au Yémen permet surtout de sécuriser leurs exportations maritimes en garantissant le libre passage du détroit de Bab al-Mandab, dans le golfe d’Aden. Celui-ci assure le passage de 35 à 40 % du commerce maritime mondial.

Cependant, malgré une forte unité affichée, les desseins de l’Arabie saoudite au Yémen ne rejoignent pas toujours ceux de ses alliés. À titre d’exemple, contrairement aux Émirats arabes unis, son principal partenaire dans la coalition, l’Arabie saoudite soutient les Frères musulmans du Yémen et n’y combat pas l’organisation terroriste AQPA, présente dans le pays depuis 2009. En outre, à l’opposé des Émiratis, les Saoudiens se prononcent contre l’indépendance du sud du Yémen proclamée par le Mouvement du Sud, l’un des principaux acteurs locaux du conflit. Quant à l’Iran, outre la rivalité maritime autour du contrôle des points de passage de la zone qui s’étend du détroit d’Ormuz, dans le golfe Arabo-Persique, au détroit de Bab al-Mandab, son soutien aux houthis s’inscrit dans sa stratégie visant à former une alliance chiite. Cependant, contrairement à l’idée véhiculée par la coalition, l’Iran ne joue qu’un rôle mineur dans le conflit yéménite. Son appui aux houthis se limite au matériel technique pour missiles balistiques et à une expertise par le biais des gardiens de la révolution islamique et du Hezbollah libanais. Par ailleurs, l’intervention d’acteurs régionaux dans la guerre au Yémen a aggravé les tensions locales entraînant la prolifération de factions armées.


(Lire aussi : Les houthis annoncent un retrait de trois ports au Yémen, l'ONU prudente)



Impasse
Alors que les puissances occidentales (États-Unis, Royaume-Uni, France…) ne cessent de réaffirmer la nécessité d’une issue politique au conflit yéménite, leur appui militaire à la coalition remet en cause leur volonté de mettre un terme à cette guerre. Avec la détérioration de la situation humanitaire au Yémen, la question de la vente d’armes aux pays de la coalition a refait d’ailleurs surface ces dernières semaines. Le président Trump vient de s’opposer, le 16 avril, à la résolution du Congrès américain exigeant l’arrêt de l’engagement militaire des États-Unis auprès de l’Arabie saoudite. Dans le même temps, des médias allemands et internationaux viennent de révéler que des armes allemandes et françaises vendues à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis sont utilisées dans la guerre au Yémen.

Ce paysage conflictuel, mélangeant des acteurs locaux et des dynamiques régionales et occidentales, complique la mise en place d’un processus de pacification. Jusqu’à aujourd’hui, aucun des pourparlers engagés par l’ONU depuis 2014 n’a abouti à un résultat. Le dernier en date, l’accord de Stockholm, n’est pas encore appliqué, alors que son entérinement entre les parties en conflit date de décembre dernier. À l’heure où la guerre au Yémen entre dans sa cinquième année, l’impasse politique et militaire risque de prolonger le conflit pendant encore plusieurs années.


Par Samah MOHAMED
Historienne, chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (Aix-en-Provence) et au Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centreasiatiques (Paris).



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