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Moyen Orient et Monde

Erdogan prêt à tout pour garder Istanbul

Turquie

Perdre l’ancienne Constantinople n’est pas quelque chose d’envisageable pour le président turc qui a fait de cette ville le socle de sa puissance financière et par conséquent politique.

08/05/2019

Recep Tayyip Erdogan est prêt à accepter sa défaite à Ankara, Izmir ou encore Antalya, mais en aucun cas à Istanbul. Dans sa détermination de ne pas laisser un centimètre carré de la capitale économique turque à l’opposition, qui a remporté la ville à l’issue des dernières élections municipales du 31 mars dernier, le président turc a eu gain de cause en obtenant l’organisation d’un nouveau scrutin électoral dans la plus grande cité du pays.

Le Haut Conseil électoral turc (YSK) a décidé lundi, à la suite d’un vote interne de 7 voix « pour » contre 4 « contre », d’annuler les résultats des élections à Istanbul de mars dernier et de convoquer un nouveau scrutin pour le 23 juin prochain. D’après les médias turcs, la décision de l’YSK est notamment motivée par le fait que certains chefs de bureau de vote n’étaient pas des fonctionnaires comme le stipule la loi. Dimanche, l’agence turque Anadolu a affirmé que les autorités avaient établi des liens entre une « organisation terroriste » et des responsables de bureaux de vote ayant officié lors du scrutin municipal à Istanbul. Elle affirme également que les enquêteurs turcs ont établi que 43 d’entre eux avaient eu des contacts avec le réseau du prédicateur Fethullah Gülen, la bête noire du président Erdogan, soupçonné de la tentative de coup d’État de juillet 2016.

Le président turc et son parti, l’AKP (Parti de la justice et du développement), obtiennent ainsi un sursis d’une quarantaine de jours, durant lesquels beaucoup de meetings et de réunions sont à prévoir et à l’issue desquels ils espèrent bien remporter le nouveau scrutin. Le premier ayant représenté la première grosse défaite subie par le reïs depuis plusieurs années, et dans le même temps une possible révélation du CHP (kémaliste, opposition) comme force politique pouvant éventuellement mettre fin à l’ère Erdogan.


(Lire aussi : En Turquie, un maire communiste abat des murs et rebat les cartes)



Pas de changement en revanche au niveau des candidats. Ekrem Imamoglu, vainqueur in extremis des dernières élections, retrouvera son adversaire, l’ancien Premier ministre Binali Yildirim, qu’il avait battu par plus de 13 000 voix d’avance. Une défaite au goût plus qu’amer pour l’AKP et surtout pour M. Erdogan qui a lui-même été maire de la ville entre 1994 et 1998, et qui a pour coutume de déclarer que « remporter Istanbul, c’est remporter la Turquie ». De ce fait, perdre la capitale économique turque n’est pas quelque chose d’envisageable pour le président turc qui a fait de cette ville le socle de sa puissance financière et donc politique. « Istanbul est au cœur du système Erdogan, et perdre la ville est une remise en question de son propre pouvoir », explique Guillaume Perrier, ancien journaliste du Monde et auteur de Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan (Solin/Actes Sud), contacté par L’Orient-Le Jour.

Ainsi, dès le lendemain de sa défaite, l’AKP a contesté les résultats du scrutin et fait pleuvoir des recours auprès des instances électorales, y compris le recomptage des voix qui n’a en soi rien changé au résultat final dans la ville. Mais le dernier de ses recours, cette fois pour « irrégularités » dans la procédure, a été accepté par le YSK. Le mandat de M. Imamoglu a de facto été annulé après vingt jours, et le ministre de l’Intérieur turc Süleyman Soylu a nommé hier Ali Yerlikaya, préfet d’Istanbul, comme maire par intérim jusqu’aux nouvelles élections.


(Lire aussi : Le CHP peut-il mettre fin à l’ère Erdogan ?)


« Refaire l’histoire »

Le président Erdogan a salué hier la décision de l’YSK : « La décision du Haut Conseil électoral (de renouveler les élections d’Istanbul) est une démarche importante qui renforcera notre démocratie (…) Nous considérons que cette décision était la meilleure pour renforcer notre détermination à résoudre nos problèmes dans le cadre de la démocratie et du droit et laisser la volonté populaire arbitrer », a-t-il affirmé dans un discours devant les députés de son parti. Le CHP, principale formation de l’opposition au président Erdogan, a de son côté vivement condamné cette décision, dénonçant un « putsch contre les urnes », et a estimé que la Turquie s’enfonçait dans « la dictature ». L’opposition n’entend néanmoins pas se laisser faire.Des manifestations ont éclaté lundi soir dans des quartiers d’Istanbul où l’on vote traditionnellement pour l’opposition. Les analystes s’accordent cependant à dire qu’elles ne pourraient pas durer trop longtemps, le président Erdogan refusant de voir s’installer un nouveau mouvement de contestation comme ce fut le cas lors des événements de Gezi en 2013, où les manifestations avaient été violemment réprimées par la police.

L’élection à venir, qui, pour Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble, serait davantage un « plébiscite “contre Erdogan”, les enjeux dépassant maintenant très largement la seule ville d’Istanbul », ne sera pas boycottée par le CHP selon des informations de la chaîne NTV. D’autant qu’Ekrem Imamoglu s’est montré déterminé lundi soir, appelant ses partisans rassemblés à Istanbul à « ne pas désespérer ». « Nous n’abandonnerons jamais », a-t-il affirmé. Ambitieux et visiblement motivé à tenir tête à M. Erdogan sur son propre terrain, « il essaye d’apparaître comme le candidat rassembleur plutôt que celui qui divise (…) et c’est exactement la posture qu’avait Erdogan lorsqu’il a conquis la mairie d’Istanbul », évoque Guillaume Perrier. « M. Imamoglu est en train de refaire l’histoire dans l’autre sens », ajoute-t-il.


(Lire aussi : « Erdogan a été victime de sa propre stratégie »)


Erdogan a beaucoup à perdre

Ce n’est pas la première fois que des élections sont annulées en Turquie ces dernières années. Déjà lors des élections municipales de 2014 ou encore des législatives de 2015, des prétextes institutionnels avaient été trouvés par le pouvoir pour les rendre obsolètes et les refaire. Cette fois, l’annulation est inédite plus dans sa procédure que dans les faits en eux-mêmes. « Ce qui est nouveau, c’est l’intensité politique et la manière dont la décision du YSK a été prise », décrypte Jean Marcou. « Ekrem Imamoglu avait déjà été investi en tant que maire par le YSK il y a une vingtaine de jours. Et le YSK a mis un mois pour véritablement annuler le scrutin », poursuit-il. Sur la forme, « le pouvoir ne prend même plus la précaution de maquiller cette annulation sous une apparence vaguement démocratique, ce qui était le cas jusqu’à présent », explique Guillaume Perrier, ajoutant que « le vice de procédure invoqué lundi est assez cocasse ».

La nouvelle élection à venir soulève néanmoins de nombreuses questions, à commencer par la victoire du candidat de l’AKP, qui n’est en soi pas assurée, étant donné que M. Imamoglu a démontré qu’il avait la capacité de pouvoir unifier les groupes d’opposition face au parti de M. Erdogan. Le président turc a ainsi beaucoup à perdre. En cas de victoire, celle-ci apparaîtra comme volée, et en cas de défaite, celle-ci serait encore plus dure à digérer que la première.


Pour mémoire

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Sarkis Serge Tateossian

L'ignoble dictateur s'est octroyé 40 jours pour inverser le résultat du scrutin.
Tous les moyens sont bons, il reprendra cette ville ...

Le peuple, lui reste-t-il encore les moyens pour se révolter contre le micro sultan ?

Ce type à démoli son pays et ce n'est pas fini hélas.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

SOUS LA MENACE DES PURGES DE L,APPRENTI MINI SULTAN ERDO LA JUSTICE... QUI N,EN EST PLUS UNE QUAND ELLE S,INCLINE DEVANT LE DESPOTISME... S,EST PRONONCE INJUSTEMENT CONTRE LE NOUVEAU MAIRE DE CONSTANTINOPLE !

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