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Idées

Les « fake news », un alibi pour la répression des journalistes ?

Journée mondiale de la liberté de la presse
04/05/2019

Lors d’un déplacement en Éthiopie dans les années 1990, j’ai rencontré le Premier ministre Meles Zenawi pour tenter de le convaincre de cesser d’emprisonner des journalistes. Les guérillas de Meles avaient renversé une dictature prosoviétique quelques années auparavant, et une multitude de petits journaux d’opposition à Meles, aux informations parfois totalement inexactes, étaient depuis apparus. L’homme d’État avait riposté en introduisant plusieurs lois créant des poursuites pénales contre ce qu’il qualifiait d’« insultes » au gouvernement, en imposant des amendes, voire des peines d’emprisonnement pour les journalistes ayant formulé des inexactitudes. C’est ainsi que l’Éthiopie était rapidement devenue l’une des principales prisons de journalistes de la planète.

Aujourd’hui, en présence du nouveau Premier ministre réformiste Abiy Ahmad, aux fonctions depuis seulement un an, l’Éthiopie a accompli tant de progrès dans la libération des journalistes incarcérés, et dans la levée des contrôles sur la presse, que le pays a accueilli hier la Journée mondiale de la liberté de la presse. Mais il est encore trop tôt pour les célébrations : certains organes de cette presse nouvellement libérée publient parfois de fausses informations – attisant les tensions ethniques, tribales, et s’attaquant à Abiy. Alors que les premières élections libres depuis 15 ans dans le pays auront lieu l’an prochain, Abiy envisage désormais de rétablir certains des contrôles qu’il avait pourtant abolis. Avant de se lancer dans cette démarche, il devrait porter un regard critique sur la grande leçon de la répression opérée par Meles : les journalistes sont irrépressibles, et tenter de les contrôler n’aboutit à rien sur le long terme. Cette démarche ne fait en réalité que retarder le développement de médias plus professionnels.

Meles avait formulé une justification simple aux actions de son gouvernement : « Nos journalistes ne sont pas professionnels comme aux États-Unis et en Europe occidentale. Ils ne savent pas rapporter les informations avec précision. Nous devons leur fixer des directives, le temps qu’ils apprennent à exercer leur métier. » S’il était encore en vie, Meles s’élèverait probablement aujourd’hui contre les « fake news ». Au cours de plus de 30 années de lutte pour la liberté de la presse à travers le monde, et en tant que président de la première heure du Comité pour la protection des journalistes, j’ai très souvent entendu des arguments du même ordre. Or loin d’accélérer le développement d’une presse libre et crédible, cette approche l’entrave.

Après ma rencontre avec Meles, j’ai commencé à rechercher des preuves historiques susceptibles de fonder son affirmation selon laquelle le manque de professionnalisme journalistique justifiait d’étouffer la presse : je n’ai trouvé qu’un seul précédent, au début de l’histoire des États-Unis. Les mots employés par Meles étaient d’ailleurs étrangement similaires aux arguments formulés au XVIIIe siècle par le président américain John Adams et ses fédéralistes, qui avaient autrefois dénoncé une presse libre et enthousiaste propagatrice de critiques – parfois légitimes, parfois infondées – à l’encontre des nouveaux dirigeants politiques du pays. À l’époque, faisant valoir qu’une presse non contrôlée menacerait l’avenir de l’Amérique, Adams parvient temporairement à contenir les journalistes en 1798, via la signature des lois « sur les étrangers et la sédition », qui autorisent l’incarcération et le prononcé d’amendes contre les journalistes qui « écrivent, impriment, formulent ou publient des informations fausses, scandaleuses et malveillantes » à l’encontre du gouvernement. Mais Thomas Jefferson et ses républicains-démocrates vont s’opposer efficacement aux fédéralistes, à la fois au Congrès et devant les tribunaux. Et fort heureusement pour les journalistes américains, Jefferson sera élu président en 1800. En l’espace de deux ans, les lois sur les étrangers et la sédition arriveront à expiration ou seront abrogées. Cela ouvrira la voie à une presse américaine qui pourra expérimenter et ainsi développer pendant plus de deux siècles une culture profonde et précise de l’information, faisant intervenir une vérification cohérente des faits.

Il n’existe pas de raccourci vers une presse libre et vivante ; une longue période d’essais et d’erreurs est nécessaire au développement des règles et institutions du journalisme professionnel. Les dirigeants politiques doivent faire confiance au processus – et garder la peau dure. Car si les lois répressives en matière de médias peuvent parfois bénéficier aux dirigeants à court terme, elles freinent à long terme le développement de la presse d’un pays tout entier. Des preuves quantitatives de cet effet existent. Lorsque débute la Révolution française en 1789, les restrictions sur la presse sont levées : quatre ans plus tard, on dénombre plus de 400 journaux dans le pays, dix ans plus tard, 1 300. Mais la Révolution va prendre un virage répressif. Lorsque Napoléon Bonaparte gagne le pouvoir en 1799, le nombre de journaux parisiens est retombé à 72, puis à seulement quatre en 1811.

Plus récemment, la Chine et la Turquie – toutes deux championnes de niveau olympique en matière d’emprisonnement de journalistes – ont renforcé la répression ces dernières années. De même, le mois dernier seulement, le président russe Vladimir Poutine a ratifié de nouvelles lois autorisant des sanctions contre les individus et médias en ligne qui propagent « fake news » et autres informations « irrespectueuses » à l’égard de l’État. Le président américain Donald Trump s’efforce de prendre la même direction. Ses invectives constantes à l’encontre de journalistes qu’il qualifie de « menteurs » et d’« ennemis du peuple » rappellent l’injure préférée des nazis à l’endroit des médias : la « lügenpresse » (ou presse mensongère). Au sein même de l’Union européenne, « la grande majorité des États maintiennent des dispositions pénales en matière de diffamation, qui font de l’incarcération une sanction possible », rapporte une étude 2014 de l’International Press Institute. « Des poursuites judiciaires demeurent mises en œuvre, et les journalistes continuent d’être condamnés à des peines criminelles », ajoute l’IPI.

Permettre à la presse d’expérimenter, de commettre des erreurs et d’en tirer les enseignements constitue une démarche essentielle à la réussite de la démocratie à travers le monde. C’est la raison pour laquelle les gouvernements et la société civile doivent se montrer vigilants et œuvrer pour une presse libre, même – voire tout particulièrement – lorsque cette presse demeure en phase de développement.

Traduction Martin Morel

© Project Syndicate, 2017.

Par Josh FRIEDMAN
Journaliste, lauréat du prix Pulitzer, ancien président du Comité pour la protection des journalistes et ancien directeur des programmes internationaux de la Graduate School of Journalism de l’Université de Columbia.


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gaby sioufi

C que bcp de journalistes se sont mis a l'ecoute des reseaux sociaux , en faisant la source premiere de leur scoop et meme de leur travail normal- pretexte valable ou pas : les nouvelles vont bcp trop vite, ils n'ont pas le temps d'en verifier la teneur.
la consequence en etant -pr ce qui est des pays evolues-une certaine derive de la justice , pr ce qui est du reste du monde, ben voila !

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