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Moyen Orient et Monde

La guerre au Yémen, un conflit dans l’impasse

Bilan

Les dernières négociations de paix ont donné peu de résultats sur le terrain alors que les affrontements se poursuivent à travers le pays.

Julie KEBBI | OLJ
25/03/2019

Lorsqu’elle lance l’opération Tempête décisive, la nuit du 25 au 26 mars 2015, la coalition menée par Riyad et Abou Dhabi avait un objectif qui paraissait presque (trop) simple : combattre et chasser les houthis en venant à la rescousse du président yéménite, Abd Rabbo Mansour Hadi. Les rebelles tiennent alors la capitale yéménite, Sanaa, depuis septembre 2014 et une guerre civile fait rage avec les forces loyalistes. La montée des tensions et l’instabilité grandissante au Yémen sont vues d’un mauvais œil par l’Arabie saoudite, qui ne souhaite pas voir les houthis, appuyés par l’Iran, gagner en puissance à sa frontière. Mais quatre ans plus tard, la mission que s’était attribuée la coalition est loin d’avoir été remplie et la crise est désormais plus complexe que jamais.

« C’est un mélange incendiaire d’une catastrophe humanitaire, d’une impasse politique et d’une impasse militaire », constate pour L’Orient-Le Jour Randa Slim, directrice du programme sur la résolution des conflits et des dialogues sur Track II au Middle East Institute et membre de la précédente équipe de négociation de l’ONU sur le Yémen. « Je ne vois aucun des acteurs locaux avoir le pouvoir de remporter une victoire unilatérale », observe-t-elle, avant d’ajouter qu’« il est également clair que la coalition dirigée par les Saoudiens s’est révélée incapable de changer l’équation militaire sur le terrain » après son intervention qui a tout de même empêché la prise de Aden, dans le Sud, par les rebelles.


(Lire aussi : « On a tout perdu : nos maisons, nos amis, nos voisins... » : paroles de Yéménites...)



Catastrophe imminente

La situation au Yémen est désormais décrite comme la pire crise humanitaire au monde, créée de toutes pièces par l’homme, et dont la population est la première à payer le prix. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 80 % de la population – soit 24 millions de personnes – ont besoin d’une forme d’assistance humanitaire et de protection, 60 % sont en insécurité alimentaire, 56 % n’ont pas accès à une hygiène de base, 73 % n’ont pas accès à l’eau potable et le nombre d’enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère a augmenté de 90 % au cours des trois dernières années, rapporte l’ONU. L’accès des humanitaires aux populations dans le besoin est également difficile alors que de nombreuses procédures sont imposées par les parties au conflit. « Le fait de ne pas pouvoir atteindre nos bénéficiaires au quotidien quand nous devons le faire est non seulement frustrant mais ne nous donne pas aussi la possibilité de comprendre en profondeur la situation réelle sur le terrain », confie à L’OLJ Valentina Ferrante, chef de mission à Action contre la faim au Yémen.

Une situation de crise intensifiée par la hausse des prix des biens de première nécessité, comme la nourriture, ou pour accéder à des structures de santé. « La faim sévit dans les zones de combats acharnés, les entreprises, les usines, les fermes avicoles, les usines de transformation des aliments, les marchés ruraux, les bateaux de pêche ont été touchés par des frappes aériennes et des tirs d’obus et par des mines antipersonnel posées sur des terres agricoles », rapporte Sultana Begum, responsable plaidoyer au Norwegian Refugee Council. « Les Yéménites sont nettement plus affamés, plus malades et plus vulnérables que jamais », insiste-t-elle. « Certaines femmes ont besoin de faire des centaines de kilomètres en taxi pour pouvoir accoucher de manière sûre », indique également Caroline Ducarme, chef de mission à Médecins sans frontières au Yémen. « Elles arrivent en retard avec des complications, ce qui s’ajoute déjà au long voyage qu’elles ont effectué en traversant des lignes de front actives », déplore-t-elle.


(Lire aussi : Le Sénat américain exige de Trump l'arrêt de tout engagement militaire au Yémen)


Concessions nécessaires

Les tentatives des ONG et de la communauté internationale qui tirent la sonnette d’alarme pour trouver un terrain d’entente entre les parties ne semblent être qu’un vœu pieux pour le moment. Les délégations houthie et du gouvernement yéménite se sont pourtant réunies dans la ville suédoise de Rimbo pour une semaine de négociations sous la houlette de l’ONU en décembre dernier, pour la première fois depuis leur dernière rencontre au Koweït en 2016. À la surprise générale, un accord avait été trouvé entre les parties pour permettre un cessez-le-feu « immédiat » dans la ville portuaire de Hodeida – qui borde stratégiquement la mer Rouge – et le retrait des troupes loyalistes et rebelles de la ville et de ses ports. Les délégations s’étaient également mis d’accord sur la mise en place d’« un mécanisme exécutif sur l’activation d’échange de prisonniers » et sur un « accord mutuel » sur la ville de Taëz assiégée. Trois mois plus tard, le cessez-le-feu à Hodeida n’a toujours pas pu être complètement implanté alors que les parties s’accusent mutuellement de le violer. Taëz a également fait l’objet de violents affrontements entre milices la semaine dernière.

Toutefois, l’accord de Stockholm et le cessez-le-feu « ont considérablement réduit les frappes aériennes, et globalement la violence, et ont permis la reprise d’un semblant de vie, avec le retour de certaines personnes en ville et la réouverture de magasins et d’entreprises », nuance Mme Begum. Des affrontements ont toutefois eu lieu depuis décembre dans l’est et le nord-est de la ville et « des échanges de tirs directs et indirects se poursuivent à l’intérieur », ajoute-t-elle.

Malgré l’image symbolique des délégations réunies en Suède, « il n’y a aucune confiance entre les parties et (l’envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen Martin) Griffiths avait peut-être trop misé sur l’accord de Stockholm », observe pour L’OLJ un diplomate ayant requis l’anonymat. D’une part, « les houthis se sentent vulnérables et ont peur de se retrouver encerclés car Hodeida est loin de leur bastion dans le Nord, ce qui explique leur intransigeance », indique-t-il. D’autre part, bien que Riyad souhaite trouver une voie de sortie au conflit, « l’intention politique des Saoudiens est une chose et leur capacité à la traduire dans les faits quotidiens en est une autre », poursuit le diplomate avant de noter que l’« on peut vouloir sortir d’une crise pareille sans vouloir faire les concessions nécessaires ». Riyad fait pourtant l’objet de plus en plus de pressions du côté occidental pour mettre un terme au conflit depuis le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul le 2 octobre dernier. De nombreuses voix politiques se sont élevées aux États-Unis, en France ou encore au Royaume-Uni pour arrêter la vente d’armes à l’Arabie saoudite alors que de nombreuses ONG pointent du doigt les violations des droits de l’homme commises par les forces saoudiennes et la coalition.


(Lire aussi : Au Yémen, les liaisons dangereuses entre la coalition et el-Qaëda)



Sous-conflits combinés

La difficulté à trouver un terrain d’entente et une solution durable à Hodeida ne met en lumière que la partie émergée de l’iceberg alors qu’« il y a trop de sous-conflits qui se combinent au Yémen », note Mme Slim. « En plus de la division principale entre les houthis et le gouvernement dirigé par Hadi, il y a également des conflits régionaux au sud, interprovinciaux, inter et intratribaux » auxquels s’ajoutent « la prolifération d’acteurs nationaux et régionaux » où chaque acteur tient des agendas différents. Sans parler d’AQPA (el-Qaëda dans la péninsule Arabique), omniprésente dans le Sud-Est. L’accumulation de ces couches dans le conflit yéménite « constitue des défis presque insurmontables pour le processus de paix », estime-t-elle.

Les velléités sécessionnistes du Conseil de transition du Sud (CTS), formé en 2017, se font notamment entendre de plus en plus. Le leader du CTS, Aidarous al-Zoubeidi, était à Londres au début du mois pour porter les revendications de l’organisation devant les députés britanniques. Avançant l’idée de l’établissement d’un référendum surveillé par une entité indépendante, M. Zoubeidi a affirmé dans un entretien avec le quotidien britannique The Guardian qu’« ignorer la volonté du peuple est une recette pour plus d’instabilité ». « Le gouvernement reconnu par l’ONU n’a aucune influence dans le sud du pays, son rôle est inexistant et sans le soutien de la coalition saoudienne, il se serait complètement effondré, plongeant le pays dans un chaos total », a-t-il insisté.

Le CTS est également soutenu par Abou Dhabi qui cherche à consolider son assise dans le Sud et soutient des milices dans la région. Une position qui lui permettrait de sécuriser ses intérêts de part et d’autre de la mer Rouge alors que les Émirats disposent déjà de bases navales sur le continent africain. Une stratégie qui va à contre-courant de celle de son allié saoudien puisque Riyad « tient à garder le Yémen uni, dans la mesure où il ne veut pas se retrouver à la porte d’un État ennemi à majorité chiite », précise Elisabeth Kendall, chercheuse en études arabes et islamiques à l’Université d’Oxford. « L’Arabie saoudite exerce également des activités à l’est du Yémen, à environ 1 000 kilomètres des lignes de front. Ceci est censé permettre de lutter contre la contrebande, mais il semble que l’Arabie saoudite ait un intérêt à long terme pour le contrôle du territoire à l’est qui est important géopolitiquement », note-t-elle.

Plus récemment, de nouveaux affrontements ont éclaté dans le nord-ouest du pays entre les houthis et la tribu des Hajour alors que les locaux tentent de repousser l’avancée des rebelles dans le district de Kushar. Alors que les houthis pourraient utiliser une victoire dans la région comme levier politique et diplomatique dans les négociations, « le gouvernement et les Saoudiens espèrent qu’une défaite des houthis à Kushar incitera d’autres tribus à prendre les armes contre (eux), déclenchant un soulèvement tribal prédit depuis longtemps mais qui ne s’est pas concrétisé », note un rapport de l‘International Crisis Group.



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AIGLEPERçANT

CE CONFLIT EST DANS L'IMPASSE PARCE QUE LES AGRESSEURS WAHABITES ALLIES DES OCCIDENTAUX sous influence néfaste des sionistes, N'ARRIVENT PAS À L'EMPORTER MILITAIREMENT.

Si vous évaluez le rapport des forces en présence vous comprendrez où se situe la catastrophe , les houtis portent tous les jours des coups terribles à cette clique , mais l'olj n'a peut être pas le temps d'en parler .

Ce qui laisse libre cours à l'esprit des liba-niais(es).

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