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Moyen Orient et Monde

Le parcours du combattant pour obtenir le « pire et le plus cher passeport au monde »

Syrie

L’octroi du document officiel de voyage est au cœur d’un trafic juteux favorisé par le régime.


07/02/2019

Il n’ouvre pratiquement aucune porte, mais s’arrache à prix d’or. Dans un pays en guerre depuis huit ans, dont plus d’un tiers de la population totale est réfugiée à l’étranger, un passeport syrien constitue, plus qu’ailleurs, un sésame précieux. Sans lui, difficile d’envisager un avenir en dehors du pays ou d’avoir accès à certains emplois. Si le document de voyage de la République arabe syrienne est l’un des pires au monde, classé 196e sur 199, il est pourtant depuis plusieurs années au cœur d’un trafic juteux mis en place par le régime de Bachar el-Assad. Dans un rapport révélé la semaine dernière, l’ONG Réseau syrien des droits de l’homme (SNHR – proche de l’opposition) accuse le gouvernement syrien d’utiliser l’octroi de passeports afin de « financer sa guerre » et « d’humilier ses adversaires ». Il met notamment en exergue les récentes violations contre les citoyens syriens qui cherchent à obtenir ou à renouveler leur document de voyage, et l’important trafic financier qui en découle. Dès le début de l’insurrection et jusqu’en 2015, tout demandeur de passeport se devait au préalable d’obtenir l’approbation des services de sécurité, une option inenvisageable pour tous ceux impliqués de près ou de loin avec les mouvements anti-Assad. Un marché noir contrôlé par les milices prorégime, sous la bénédiction indirecte de ce dernier, avait par conséquent émergé, un passeport pouvant alors coûter jusqu’à 5 000 dollars. Les bénéfices ont favorisé des réseaux mafieux dirigés par des seigneurs de guerre et provoqué des tensions avec les appareils sécuritaires officiels.

En avril 2015, le gouvernement promulgue un décret permettant à tous les citoyens sans discrimination, se trouvant en Syrie ou à l’étranger, d’obtenir le précieux document de voyage, suivi d’un second amendement en 2017, déterminant les procédures consulaires. Une manière, pour Damas, de reprendre l’avantage sur ce service public et d’en percevoir quasi intégralement les fruits. Les transactions ne se font qu’en dollars, en raison du besoin du régime de renflouer ses caisses en devises américaines. Outre la manne financière, contrôler les passeports permet d’avoir un vrai moyen de pression sur les Syriens vivant à l’étranger et de les répertorier.

Mais se procurer un passeport en dehors des zones du régime demeure un parcours du combattant. Les petits trafics autour de cette manne financière non négligeable sont loin d’avoir disparu. Les réfugiés syriens sont confrontés aux plus grandes difficultés pour obtenir le document officiel via les consulats. Le rapport du SNHR note les différences de traitement dans les ambassades à travers le monde, selon les relations et l’agenda politique du régime syrien avec le pays en question. À titre d’exemple, le consulat de Genève délivre facilement le sésame, alors que les Syriens réfugiés en Turquie (moins aisés et pour leur grande majorité anti-Assad) sont humiliés et confrontés à de l’extorsion.


Petit bloc-notes noir

À Istanbul, un réseau officieux de bureaux assurant une entrée au consulat contre de l’argent s’est mis en place, sous l’œil complice des diplomates sur place, affirme le SNHR. « Obtenir un rendez-vous directement via le site internet du consulat est un leurre », fustige Fadi*, 36 ans, joint par téléphone par L’Orient-Le Jour. Cet ancien instituteur décrit le processus humiliant et ruineux qui lui a permis d’obtenir ce « petit bloc-notes noir » en 2018. Contraint de se référer à un bureau de médiation qui, contre la somme de 350 dollars, s’est chargé de lui trouver un créneau, il aura au final déboursé 725 dollars, soit près de 10 fois son salaire lorsqu’il vivait en Syrie. « Je suis arrivé une heure avant mon rendez-vous en pensant naïvement être le seul, mais il y avait déjà une centaine de personnes qui se bousculaient à l’entrée », raconte Fadi. Cinq heures d’attente dans la rue, une heure dans le hall d’entrée, pour espérer obtenir « le pire et le plus cher passeport au monde », plaisante-t-il aujourd’hui. Mais quand un employé lui fait savoir qu’il pourra le récupérer dans trois mois, et uniquement à une date précise, c’est le choc. « C’était comme un coup de poignard de devoir payer à nouveau des pots-de-vin et de piétiner de nombreuses heures », dit-il. Après trois allers-retours infructueux, il l’obtient finalement à la 4e tentative, et contre cinquante dollars supplémentaires. « C’est inévitable. Quand on traite avec le gouvernement, tu te fais racketter ou humilier. » Fadi a eu de la chance. Vivant à Istanbul, il n’a pas eu à payer des frais de transports et de logement, contrairement à ses compatriotes venus de Gaziantep ou de la province de Hatay. Deux mille deux cents dollars. Telle est la somme sur laquelle s’étaient entendus, l’an dernier, Waël* et un officier à Damas joint par téléphone. Réfugié en Turquie, près de la frontière syrienne depuis 2015, le jeune homme espérait ainsi se procurer le document officiel afin de légaliser sa situation professionnelle. « Sans passeport, pas de contrat légal », confie via WhatsApp cet architecte de 27 ans diplômé de l’Université d’Alep. Pour récolter cette somme faramineuse, il se voit contraint de travailler à l’usine. « L’officier de l’armée n’arrêtait pas de me dire qu’il avait des bouches à nourrir, et que, de toute façon, c’étaient les employés du bureau de l’immigration et des passeports qui allaient se mettre la grosse part de cette somme dans la poche », raconte-t-il. Après l’envoi des formalités nécessaires permettant de monter le dossier, l’officier véreux disparaît avant même de percevoir un acompte. « Je ne voulais pas le faire via le consulat à Istanbul pour trois raisons : je ne connaissais aucun bureau de médiation de confiance, je n’avais aucune garantie qu’on me remetra le passeport après avoir payé, et mon emploi du temps ne me permettait pas de m’y rendre », justifie Waël.


Frais et bakchichs

Assaad, lui, a fait le chemin inverse. Ce journaliste vivant à Idleb, bastion désormais aux mains du groupe jihadiste Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), a pu se rendre brièvement à Istanbul en février 2018 pour faire sa demande de renouvellement de passeport. Outre les frais consulaires et les bakchichs, Assaad a dû débourser 400 dollars à une agence pour qu’on lui ramène son passeport de Turquie. Le document, qu’il aura obtenu après un an d’attente, lui aura coûté au total 1 300 dollars. « Il m’était impossible d’aller le faire en zones du régime, car on m’aurait aussitôt arrêté », confie-t-il.

Sur le territoire syrien, la démarche est parfois encore plus ardue. Dans les zones contrôlées par le régime, réclamer un document officiel quand on a disparu des radars de l’État peut être extrêmement dangereux. Le SNHR a répertorié pas moins de 1 249 cas d’arrestation, et parmi eux huit concernant des enfants, entre mars 2011 et janvier 2019, de personnes venues faire leur demande dans les bureaux de l’immigration et des passeports, dans plusieurs gouvernorats du pays. Un passeport détenu par un opposant doit être renouvelé tous les deux ans, contrairement à six normalement. En revanche, tous les hommes entre 17 et 50 ans doivent prouver qu’ils ont fait leur service militaire ou qu’ils en sont exemptés. En revanche pour les loyalistes, tout est beaucoup plus facile. « J’ai pu faire renouveler mon passeport en cinq heures à Lattaquié moyennant une quarantaine de dollars, pourboires compris », raconte Sami*, un habitant en zone du régime.


« Pour un bout de papier »

Pour tous ceux qui vivent dans les fiefs de l’opposition et qui n’ont pas les moyens de s’offrir ce laissez-passer de luxe, une solution alternative existe. Pour 150 dollars, Amir* a commandé un faux passeport qu’il espère recevoir dans quelques jours à un faussaire qui a pignon sur rue à Jarjanaz, près de Maraat al-Nouman. « Diplômes, pièces d’identité, passeports… il peut tout faire, et il prend cher. C’est un ami, donc j’ai eu droit à un prix », confie Amir. Le bureau sert également d’intermédiaire pour tous ceux qui ne peuvent se rendre en zones du régime. « Par contre, là, c’est hors de prix et un peu à la tête du client, car il faut graisser la patte à pas mal de gens côté gouvernement. Le régime sait que ce qu’il fait est illégal, mais il se sert au passage », poursuit le jeune homme. Avec son vrai-faux passeport, Amir espère passer en Turquie très prochainement, pour demander la main d’une fille à ses parents. « Elle a plein de prétendants et je ne veux pas la perdre », dit-il. S’il se fait arrêter à la frontière, Amir risque gros. Mais s’il tente de passer illégalement, le risque est encore plus grand. Un ami photographe a été tué par balles par la police turque en avril dernier près du poste-frontière de Bab al-Hawa, dans une ultime tentative de refaire sa vie en Turquie. Amir compte sur l’intervention d’une connaissance haut placée pour traverser sans entraves. « Toutes ces souffrances et ces galères pour quoi ? Pour un bout de papier », conclut-il.

*Les prénoms ont été changés pour des raisons évidentes de sécurité.


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Antoine Sabbagha

Une vraie mascarade pour un pays ou ses habitants l'ont déserté.

MGMTR

Je ne pense pas qu'il est le pire des passeports puisqu'il permettait à accéder à tout le bloc communiste sans visa (39 pays?). Je ne sais pas si ceci est toujours le cas !

Eleni Caridopoulou

Et pourquoi ils ne se déclarent pas apatrides c'est beaucoup mieux qu'avoir un passeport nul

VIRAGE CONTRÔLÉ

L'art de tirer sur l'ambulance ! C'est honteux .

Bee S

*Les prénoms ont été changés pour des raisons évidentes de sécurité.

Cette phrase me fera toujours rire... Stoppez votre propagande, plus personne ne s’abonnera chez vous...

HABIBI FRANCAIS

La situation est la meme au Venezuela ...deux regimes criminels qui ont condamne sa population a l exil et qui vendent l octroi de passeports plusieurs milliers de dollars ...il n y a pas de mots assez fort pour condamner cette ignominie.

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