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Culture

Rabih Salloum, sage comme une rockstar

Rencontre

L’ex-chanteur du groupe Slutterhouse est aujourd’hui professeur de philosophie éthique à l’AUB. Après sept ans de silence musical, il livre dans un EP de deux titres une sensibilité apaisée après une vie d’épisodes mouvementés.

09/01/2019

Tout a commencé avec une cassette de Use Your Illusion II. Rabih Salloum a neuf ans quand il entend les Guns N’ Roses pour la première fois. Attiré par les sons inouïs qui émanent de la chambre de son cousin, il y entre pour en ressortir changé à jamais. « Ça a fait basculer ma vie, je n’ai jamais été la même personne après. » Un moment de découverte si intense et radical qu’il a « profondément mal de ne pouvoir jamais le retrouver », avoue le jeune homme de 35 ans. « Toute première fois est forcément une dernière fois », ajoute celui qui est maintenant professeur de philosophie éthique à l’Université américaine de Beyrouth (AUB).

Toute première fois est surtout le début d’une nouvelle histoire. À 16 ans, Rabih Salloum est lycéen le jour et guitariste de son groupe Whispering Trees la nuit. Suivant « le parcours classique de musiciens qui débutent au Liban », ils reprennent sur un an de concerts des classiques du rock, histoire d’attirer autant de Beyrouthins que possible, de se faire offrir des verres et d’être invités à quelques soirées. « C’était Rabih qui ramenait une grande partie du public, il était très populaire au lycée, avec son style élaboré et remarqué. Le groupe a vécu surtout grâce à l’énergie qu’il y apportait », se remémore notre collègue Philippe Hage Boutros, ex-chanteur du groupe.

Paris, 2007. Cheveux longs comme Slash des Guns N’ Roses, noir autour des yeux et santiags pointues : Rabih Salloum est le chanteur de Slutterhouse. Alors qu’il est étudiant en philosophie, il fonde le groupe avec le producteur Nabil Sabila. Grâce à ce « génie de l’électronique », le guitariste devient chanteur. « Il m’a fait comprendre que je pouvais exprimer les harmonies que j’avais en tête avec d’autres instruments. » Le duo hybride Slutterhouse signe en 2007 chez Ringside Production pour vivre une carrière de cinq ans et de tournées européennes. Logés à l’année par leur label dans le très branché hôtel Amour du quartier Pigalle, ils voguent de capitale en capitale au gré de leurs envies. D’un sourire amusé et nostalgique, Salloum regarde en arrière : « Après un concert à Stockholm, on a décidé qu’on s’y plaisait bien, alors on est resté deux mois. Puis on a eu un peu froid, alors on s’est dit : Ibiza ! » Payé « pour faire de la musique et la fête », le chanteur, insouciant, goûte à son succès et effleure la mythique vie de rockstar. Pendant que Slutterhouse débarque sur les radios américaines, sur MTV Europe et même dans des bandes-sons de jeux vidéos, Salloum s’affiche de magazine en magazine. « Quelqu’un nous avait même donné la réputation d’être le groupe qui fait plus de photoshoots que de musique ! » Même un rockeur décadent doit entretenir son image.


Live fast, die young

L’argent du label épuisé et ses papiers français non renouvelés, Rabih Salloum revient à son Liban natal en 2011. Il y enregistre le deuxième album de Slutterhouse, Another Lie, dont l’accueil se fait moins retentissant que pour le premier. « Pour réussir dans la musique, il faut être au bon endroit, au bon moment, serrer les bonnes mains et fréquenter les bonnes filles. À l’hôtel Amour, on dînait tous les soirs avec des noms, des importants. Mais coincé à Beyrouth, je ne pouvais pas faire grand-chose. » Un an plus tard, Slutterhouse se sépare : « Ça ne pouvait plus marcher si on n’était pas impliqués de la même façon. » L’homme déjanté des clips de Slutterhouse a aujourd’hui un ton calme, réfléchi. Tout de noir vêtu, il paraît fidèle à son âme rock, mais ses cheveux ont raccourci comme pour laisser plus de place à son esprit. Slutterhouse déchu, il entreprend un « retour aux sources : l’écriture et la philosophie ». Derrière la misanthropie grinçante de ses nouvelles et l’antimoralisme de sa philosophie se cachent une sensibilité accrue, un désir douloureux de rêver l’humanité de demain. « Pour être écœuré de quelque chose, il faut d’abord l’avoir beaucoup aimé. » C’est peut-être pour cela que Rabih Salloum pensait ne jamais recommencer la musique. Mais, sept ans après la fin de Slutterhouse, au terme d’un été tourmenté, elle se fait son seul refuge. Il se met à composer seul dans le petit studio de son appartement. Encouragé par ses proches et porté par sa collaboration avec le producteur Etyen, le chanteur refait surface en septembre 2018 dans la mélancolie intimiste d’un EP intitulé After the Rain. « Quand je l’ai sorti, j’ai eu un instant de panique : je n’avais rien préparé, je n’avais pas de musiciens pour faire le moindre concert. Mais je me suis souvenu que ces morceaux, je les avait faits pour d’autres raisons. Pour moi. » Après le faste scénique de l’aventure Slutterhouse, le chanteur savoure son retour très personnel à son art : « Le groupe, à l’époque, c’était tout ce que j’avais. Je l’ai très mal vécu quand ça s’est arrêté. Aujourd’hui, j’ai beaucoup plus de recul, moins de place pour la déception. »

Prendre du recul, c’est bien le propre du philosophe. Si la philosophie et le rock peuvent sembler distincts, la vie de Rabih Salloum les a réunis. À l’âge où il entamait sa « première rébellion intellectuelle » contre les valeurs catholiques de sa famille, il plongeait la tête la première dans le rock et son anticonformisme vibrant. Là où le philosophe éprouve une absence de valeurs absolues, le musicien intervient, autant pour « prendre des vacances de la pensée » que pour se « tourner vers un ressenti immédiat, aussi négligé que nécessaire » dans un monde déconnecté de sa propre nature. Un philosophe est toujours au risque de se noyer dans le nihilisme. Alors, pour continuer à rêver, Rabih Salloum, préparant de nouveaux morceaux pour les mois à venir, a fait de la musique sa bouée de sauvetage.

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