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Culture

Hatem Imam, hors cadre

Exposition

Entre exploration plastique et démarche quasi scientifique, l’artiste sort de l’ombre et présente « Threshold »*, sa première exposition solo libanaise, déroutante et hors format, à travers laquelle il interroge l’autorité sous-jacente des pratiques d’encadrement.

26/11/2018

Dans la bouillonnante stratosphère artsy locale dont la population croît à vue d’œil, Hatem Imam a toujours paru comme une figure silencieuse et un peu à part, maintenant ses pratiques, pourtant fort passionnantes, sous l’éteignoir de sa timidité et préférant le silence de son atelier aux lumières crues. Jusqu’à ce jour, entre deux projets au sein de Studio Safar qu’il a cofondé avec Maya Moumné, deux parutions de Samandal dont il est le rédacteur en chef ou deux cours à l’Université américaine de Beyrouth où il enseigne depuis 2007, il n’avait dévoilé son art qu’en pointillé, à la faveur d’expositions collectives et d’une seule et brève apparition solo, à la Vitrine de la Beirut Art Residency en 2017. Bien que l’artiste avoue : « Je m’évertuais à éviter le monde de l’art où j’ai du mal à me retrouver. L’art est sans doute la partie la plus intime de mon travail », le voilà, pour notre plus grand plaisir, au centre d’une première exposition solo beyrouthine, Threshold, à travers laquelle il interroge les pratiques d’encadrement propres à l’art.


Une portée socioculturelle
Si Hatem Imam a choisi le paysage comme objet d’étude de Threshold, c’est justement parce qu’« un paysage, illimité par définition, ne peut être représenté que s’il est encadré. C’est cette décision, volontaire et humaine, qui finit par déterminer et donc faire exister un paysage », dit-il. Mais, par-delà ce postulat purement technique, l’artiste s’intéresse également à la portée socioculturelle dont est chargé un paysage, et à propos de laquelle il avance : « Lorsqu’on repense à l’Empire britannique, par exemple, une partie de son expansion était incontestablement due à la reproduction des paysages exotiques que certains mercenaires étaient chargés de dessiner. Une fois reproduites, ces représentations circulaient au sein de l’empire, les gens pouvaient s’approprier ces paysages et l’empire grandissait ainsi. » Des propos sans doute en écho à la thèse de l’historien William John Thomas Mitchell, mentionnée dans le dossier de presse de l’exposition, qui stipule qu’un paysage n’est pas une chose à contempler, mais plutôt un procédé par lequel les identités sociales et subjectives se forment. Il en découle évidemment la question du pouvoir, celui de l’intervention humaine, lorsqu’une image est (en)cadrée de telle ou telle manière, et aussi celui d’une galerie, « un encadrement virtuel », affirme Imam, deux formes d’autorité silencieuses qui finissent indéniablement par conditionner notre lecture d’une œuvre d’art.


À rebrousse-poil
L’art existe-t-il en dehors de son cadre ? Ou s’il est extrait de l’environnement où il est présenté ? Dans quelle mesure un encadrement peut-il inclure, ou exclure, une partie d’une œuvre ? En réponse à ces interrogations qui sous-tendent Threshold, Hatem Imam se plaît à jouer de l’espace de la galerie Letitia dont le centre est entaillé d’un ruban adhésif bleu qui s’étend du sol et grimpe au mur, « une frontière fictive, en écho aux barrières économiques et sociales que provoque une galerie », explique-t-il. Il y intervient ainsi à la faveur d’une installation inaccoutumée et à rebrousse-poil. Car, de l’extérieur, ce qui déroute, c’est qu’aucune vitrine n’indique ce qui se passe entre les murs, les œuvres tournant leur dos à la ville, semblant se projeter sur l’avenir d’une frise chronologique fictive. Et l’artiste de confirmer : « Il était important d’inverser la donne. Que le visiteur doive rentrer dans l’installation pour pouvoir commencer à la parcourir. » Les paysages d’Imam, délicates gravures abstraites sur des plaques de zinc ou sur les veines d’un marbre brut, ou tirages monotypes qui rappellent par moments des estampes japonaises, se libèrent des murs, pendus du plafond, pour flotter autour de lignes d’horizon, discontinues, définies par l’artiste. À la fin du parcours, pour compléter cette série d’expériences liées à la pratique du printmaking, chère à Hatem Imam, une gravure sur du plexiglas rouge circulaire semble défier les géométries d’encadrement traditionnel. Pourtant, par-delà les pièces présentées dans le cadre de Threshold, c’est le lieu même qui constitue l’œuvre centrale de l’exposition, tant l’artiste considère, comme il le formule dans son communiqué de presse, que « semblable à l’ouverture d’un appareil photo ou d’une fenêtre qui s’ouvre sur une vue, les galeries sont des outils, créés par l’être humain afin d’encadrer une partie du monde qui mériterait d’être montrée ». Lequel aura réussi, au final, le pari fou de faire sortir ses œuvres de leurs propres cadres…

*Galerie Letitia,« Threshold » de Hatem Imam, curation par Amanda al-Khalil, rue Hamra jusqu’au 15 janvier 2019.


Pour mémoire 
Hatem Imam, le garçon à la vitrine...

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