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Moyen Orient et Monde

Moscou vs Constantinople : un schisme ou une rupture de communion ?

Église orthodoxe

Les Russes vivent les divisions qui secouent l’unité orthodoxe comme « une tragédie », selon Tarek Mitri.


17/10/2018

Le monde orthodoxe connaît des heures sombres. Lundi, à l’issue d’une réunion dans la capitale biélorusse, Minsk, l’Église orthodoxe russe a officiellement rompu ses liens avec le patriarcat œcuménique de Constantinople. « Nous ne pouvons plus célébrer d’office en commun, nos prêtres ne pourront plus participer aux liturgies avec des hiérarques du patriarcat de Constantinople. (…) Nous ne pouvons pas garder le contact avec cette Église qui est en situation de schisme », a déclaré le chef de la diplomatie de l’Église orthodoxe de Russie, le métropolite Hilarion. « Cette décision était inévitable : notre Saint-Synode ne pouvait en prendre une autre du fait des actions récentes du patriarcat de Constantinople », a-t-il poursuivi. Mgr Hilarion fait ici allusion à la décision de l’Église de Constantinople de reconnaître jeudi dernier la création d’une Église orthodoxe indépendante en Ukraine. Dans un communiqué, le synode de Constantinople acte l’octroi du « statut d’Église autocéphale (indépendante) à l’Église d’Ukraine », la libérant de ses attaches avec l’Église orthodoxe russe qui exerçait sur elle une tutelle religieuse depuis plus de trois siècles.

L’Église de Constantinople s’était déjà attiré les foudres de Moscou le 11 octobre quand son patriarche, Bartholomée Ier, possédant le titre de Primus inter pares (premier parmi ses pairs), avait réhabilité dans ses fonctions hiérarchiques le patriarche de Kiev, Philarète, fondateur d’une Église dissidente et excommunié en 1997 par Moscou. La reconnaissance de cette Église ukrainienne indépendante apparaît donc pour l’Église orthodoxe russe comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Moscou avait d’ailleurs promis samedi dernier de riposter « avec fermeté » à la décision de Constantinople. C’est chose faite. Le président ukrainien, Petro Porochenko, a salué le geste de Constantinople et a même parlé d’une « deuxième indépendance pour l’Ukraine ».


(Pour mémoire : En Ukraine, craintes de troubles entre les deux Églises orthodoxes)


Le « Russki Mir »
L’actualité ukrainienne est d’ailleurs l’un des éléments de contexte qui permettent de comprendre pourquoi cette rupture entre les deux Églises s’est produite. Depuis 2014 et le conflit en Ukraine, un sentiment nationaliste, auquel s’est ajoutée une dimension religieuse visant à promouvoir l’avènement d’une Église orthodoxe émancipée de Moscou, s’est de plus en plus manifesté chez les Ukrainiens. C’est la raison pour laquelle ces derniers ont demandé au patriarcat de Constantinople de donner le feu vert pour l’indépendance de leur Église. « Les Ukrainiens vont maintenant s’organiser en une Église nationale. Bien entendu, il restera des Ukrainiens sous la tutelle de Moscou, mais ils ne seront plus aussi majoritaires qu’avant. Il est ainsi envisageable qu’il y ait des conflits à propos des propriétés paroissiales entre l’Est prorusse et le reste de l’Ukraine », estime Tarek Mitri, directeur de l’Institut Issam Farès et ancien ministre libanais, contacté par L’Orient-Le Jour.

Par ailleurs, si l’Église orthodoxe russe a comparé la crise qu’elle connaît actuellement avec Constantinople au schisme qu’ont connu les Églises catholique et orthodoxe en 1054, le terme ne semble toutefois pas adapté à la situation. « Le terme de schisme est un terme fort qu’on peut utiliser, mais je pense qu’il faut attendre un peu que la situation évolue. On est actuellement dans un cas de rupture de communion et non dans un schisme semblable à celui du XIe siècle qui, lui, était une rupture définitive entre catholiques et orthodoxes », poursuit M. Mitri. « Cette crise est vécue de manière tragique par les Russes, car elle remet en question le principe idéologico-religieux du Russki Mir (le peuple russe) qui ne serait pas réduit au citoyen de la Fédération de Russie. L’Église de Moscou a tendance à se définir comme gardienne de l’unité du peuple russe et les Ukrainiens font partie de ce Russki Mir. La Russie a donc l’impression d’être amputée d’une partie de son identité et le peuple russe est désormais réduit à son statut de citoyen », explique Tarek Mitri. Pourtant, le Kremlin a besoin de la religion afin de promouvoir cette idée du Russki Mir dans le cadre de sa propagande nationaliste et anti-occidentale.


(Pour mémoire :  Eglise indépendante: la presse ukrainienne salue un "coup sérieux" contre Moscou)


« Russie et orthodoxie indivisibles »
S’il a bien varié, et en particulier depuis l’époque des tsars, le lien entre le pouvoir et la religion orthodoxe a toujours été présent en Russie. Une rupture de près de soixante-dix années s’est néanmoins instaurée, quand a été inaugurée l’ère de l’Union soviétique (URSS, 1922-1991). Le régime communiste se caractérisait en effet par un athéisme et un collectivisme d’État. Durant son règne à la tête de l’URSS, Staline avait d’ailleurs procédé à la destruction des édifices religieux, considérant que la religion était contraire aux intérêts du peuple et voulant effacer les traces de la vieille Russie que la révolution de 1917, qui avait chassé le tsar Nicolas II, avait épargnée. Toute manifestation publique de la foi religieuse était interdite et parfois réprimée par des arrestations, des déportations et des exécutions de prêtres et de croyants.

Mais depuis la fin du régime communiste, l’expression de la foi religieuse a retrouvé sa place en Russie et est même devenue un moyen de communication et de propagande pour le Kremlin. « La Russie et l’orthodoxie sont indivisibles. Tout au long de notre histoire, l’orthodoxie a joué un rôle important dans la vie de notre État et de notre peuple. Aux fondements de nos valeurs morales, il y a les valeurs chrétiennes et orthodoxes », avait affirmé Vladimir Poutine, cité dans un documentaire relayé par la télévision d’État russe pour les 70 ans du patriarche de l’Église orthodoxe russe Kirill, diffusé en janvier 2017. « Après la chute du régime soviétique et les bouleversements historiques qu’a connus le pays, Moscou a eu un besoin d’un regain de légitimation et de reformulation d’une identité russe. Et l’État a trouvé ses réponses dans la religion qu’il utilise pour se donner un surcroît de légitimité et s’accorder une espèce de caution spirituelle par l’Église », avait affirmé Yves Hamant, alors professeur de civilisation russe à l’université Paris-Nanterre, interrogé par la chaîne de télévision France 24, le 6 janvier 2017. « La majorité russe est très influencée par la télévision. Celle-ci se livre, surtout depuis les dernières années et les affaires ukrainiennes, à une propagande intensive nationaliste et anti-occidentale très violente. (…) Vladimir Poutine affiche son appartenance à l’orthodoxie et instrumentalise la religion et l’Église orthodoxe », avait-il affirmé.


Pour mémoire

Le patriarcat de Moscou rompt en partie ses liens avec Constantinople



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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DES BOUDERIES SOUVENT REPETEES PAR LES RUSSES !

Sarkis Serge Tateossian

C'est un constat, chez les orthodoxes chaque nation s'approprie sa propre église...

Le rôle de l'église est spirituel certes mais à côté de ça, elle oeuvre activement à la préservation de l'identité culturelle de la nation.

Ceci est valable chez les grecs, les russes comme les ukrainiens, ou autres nations.

La différence avec le catholicisme, que lui se veut universel et ne dépend que du Vatican (quelques nuances près, chez les catholiques orientaux, les maronites par exemple).

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