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Culture

Philippe Aractingi et l’insoutenable fragilité de Beyrouth

Photo

Telle une femme, la capitale libanaise n’a pas cessé de se maquiller, de se grimer, de se métamorphoser au fil des années. Témoin de ses changements, le cinéaste Philippe Aractingi représente la capitale dans une exposition photo qui remonte le temps.

19/09/2018

Pourquoi un cinéaste qui aime le mouvement et la célérité des images se transforme-t-il tout à coup en photographe, et ses images en clichés fixes ? Philippe Aractingi, réalisateur notamment de Bosta, Héritages et Sous les bombes, répond sans hésiter : « Parce que d’abord j’ai toujours aimé la photo. D’ailleurs, avec mon copain Patrick Baz (responsable développement des activités de l’AFP pour la région MENA, NDLR), j’ai fait mes premières armes de reporter de guerre au début du conflit libanais en 1975. Je reviens donc à mes premières amours. Ensuite, parce que depuis longtemps j’ai archivé ces clichés que j’ai eu envie de partager aujourd’hui. En tant que cinéaste, je me sens aussi frustré de ne pas travailler entre deux films. Enfin, il est faux de dire que ces photos sont comme des natures mortes. Il y a un mouvement intérieur et une histoire qui se raconte qui n’ont rien à envier à l’action cinématographique. »


Téléportation ou travelling ?
Ce sont donc des pérégrinations en images à travers les années qu’effectue Aractingi. Une invitation à explorer la fragilité de ce qui ne dure pas. Pour le cinéaste qui a vécu quatre phases de Beyrouth – avant la guerre, pendant la guerre, pendant les années 2000 et aujourd’hui –, la capitale ressemblerait à du mercure qui vous glisse entre les doigts. Essaie-t-il de la figer dans le temps afin de la figer dans la mémoire ? Ou essaie-t-il de la retrouver à travers certaines traces ?

Des séries de photos sont affichées sur les murs en parpaing de l’espace 3 Beirut. La première représente Beyrouth fragmentée, cernée par des murs de sacs de sable ou des carcasses de voitures ; la deuxième est plus calme, plus sereine. C’est la nuit, et la ville qui bouge le jour s’endort comme tranquille. Habitée par une myriade de lumières fluorescentes. Enfin, dans la troisième, la capitale ressemble à ces gouttelettes d’eau dans lesquelles miroite parfois son ombre. Évanescentes, fragiles, jusqu’à la disparition. Cette eau sera-t-elle une buée aveuglante ou encore un nuage ? Le réalisateur, qui a empoigné sa caméra argentique puis numérique, court après cette ville qui ne fait que disparaître. Il la compare à la femme. Une autre obsession. Ainsi, au fond d’une pièce d’autres images s’affichent. Des jambes de femme perchées sur des talons aiguilles courent et arpentent la terre tel un compas, comme dirait Truffaut dans L’homme qui aimait les femmes.


Des images (é)mouvantes
Produite par Nadine Saddi Zaccour, cette exposition curatée par Marine Bougaran (dans le cadre de la Beirut Art Fair) met donc à l’affiche des images sélectionnées par la curatrice et le cinéaste soutenus par la scénographie de Katia Traboulsi, ainsi qu’une installation. « Plusieurs années de recherches ont été nécessaires pour produire cette installation qui “segmente” le temps en trois canevas animés,(é)mouvants. » Des films de cinq minutes au total qui passent en boucle et où il est intéressant de retrouver parfois le même bâtiment ou trace de bâtiment. Dans le premier cadre, des images d’archives de Beyrouth datant de 1919, date de l’arrivée du général Gouraud (haut commissaire de la République en Syrie et au Liban) à Beyrouth. D’autres images – plus touristiques – racontent la vie au pays avant 1975.

Dans le deuxième cadre, des images que le réalisateur a faites juste après la guerre en 1990. Une initiative qui enregistre les dernières reliques d’une ville fantôme, tout en gardant pour les générations à venir une trace de mort de leur cité vivante. Quant au troisième cadre, on voit bien que le réalisateur tente de retrouver les mêmes lieux qui avaient été filmés dans le passé. Dans cette quête du temps, Beyrouth apparaît, transparaît pour ne jamais disparaître.

« Obsessions », au 3 Beirut du 19 au 25 septembre de 12 à 19 heures.


Pour mémoire
Philippe Aractingi, « un chevalier avec une caméra pour toute arme »

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Fadi Wehbe

Je réponds
C'est intéressant ce que vous faites Mr Aractingi , homme de tête et de culture . J'apprécie beaucoup ce que vous faites.
Vous dites "... il y a une histoire qui se raconte...."Personnellement les notions de culture et valeurs existent dans mon champ. Pour moi le savoir faire, le savoir être sont importants .
Et là permettez moi de poser la question : Le patrimoine existe t-il de nos jours ? Malheureusement non . C'est bien dommage ! Nous nous occupons des apparences . Nous oublions que nous avons un passé, un héritage assez riche et gigantesque. Nous vivons dans l'agitation et le désordre.. Malheureusement l'Homme est devenu un robot, un automate... Qui oublie son passé oublie son identité .
O ú allons nous dans ce monde ? Une question qui reste sans réponse...

Nada Wehbé

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

CA DEPEND COMMENT ON COMPREND OU COMMENT ON PREND LES CHOSES !

Chaccal Marie Hélène

3 Beirut c’est où? Je suis impatiente d’aller admirer l’expo

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