Le phénomène de groupe n’est pas propre aux Libanais, mais comme nous faisons toujours tout avec excès et que la communauté, ça nous connaît, ici, on adore vivre en congrégation. Il y a les groupes de couples, les groupes de filles, les groupes de mecs, les groupes du boulot, les groupes qui sortent le soir, les groupes de poker et toutes sortes de jeux de cartes, les groupes de prière, les groupes du yoga, du pilates, du spinning, les groupes de randonnée, les groupes de raclette, les groupes de crochet, les groupes ciné-club, les groupes des mamans des amis des enfants, les groupes de la promo 1991 et les fameux groupes WhatsApp… Bref, un nombre incalculable d’associations.
Le groupe a quelque chose à la fois de rassurant et d’épuisant. Rassurant parce qu’on n’est finalement jamais vraiment seul(e), épuisant parce que, justement, on n’est finalement jamais vraiment seul(e). Quand on fait partie d’un groupe (qu’on a choisi), on est entouré, aimé, choyé. On sait qu’on sera aidé et épaulé quand ça ne va pas. Qu’on verra débarquer quelques-uns des membres pour nous réconforter, nous aider à emménager, à repeindre la chambre du petit. On sait qu’on fêtera nos anniversaires ensemble et qu’on fera de jolis voyages. Il y a des groupes extraordinaires. Ceux qui se forment comme ça, après une miniescapade de trois jours et où le jugement n’existe pas. Ni l’envie ni la méchanceté. Il y a des groupes unis comme les doigts d’une main formés après des années dans le même bureau, autour d’une amie malade ou parce qu’on a épousé untel qui est copain avec untel qui, lui, est marié à unetelle qui est la cousine de machine qui est marié à machin. Au fil des ans, ce petit beau monde finit par se voir régulièrement, les enfants deviennent de facto des amis, et on grandit et vieillit à travers le temps.
Sauf qu’aujourd’hui, un groupe de couples et de familles ne peut plus vraiment rester uni. À force de séparations et de divorces, il finit par exclure ou voir partir un ou deux de ses membres, par se disloquer. Il restera les indécrottables avec leurs souvenirs d’avant. Un groupe n’est pas forcément uniforme. Il y a les pièces rapportées et ceux qu’on est obligés de supporter. Parce que c’est comme ça. Il ou elle est l’ami(e) de l’un, le conjoint de l’autre. Difficile de s’en défaire. De tolérer la bêtise sur le groupe WhatsApp. On ignore, mais parfois on a envie de faire du rentre-dedans. Se crée alors un groupe parallèle où on rigole plus, on déblatère bien évidemment, on fait des plans à part en évitant, bien sûr, de se planter et d’envoyer le message sur le chat originel. On n’est jamais à l’abri d’un acte manqué. Un groupe n’est pas éternel non plus. Il se forme et, avec le temps, les membres prennent une autre voie. Ils changent. Ne ressemblent plus à ce qu’ils ont été. L’un ne s’entend plus avec l’une, mais on fait des efforts. On tait les coups bas pour la cohésion et l’unicité de la bouta, et un jour ça explose. L’ego surdimensionné fondé sur du vent d’un des participants prend le dessus et ça explose. On quitte le groupe, d’autres aussi wou bet kerr l’massba7a. Et enfin, il y a la jalousie. Entre les femmes, entre les hommes, entre les couples. Il y a celle qui est plus jeune, celui qui a mieux réussi, celle dont la vie est plus exaltante parce qu’elle a divorcé et qu’elle s’éclate, celui qui est plus beau, plus sympa. Et les groupes où les adultères sont légion. On finit par sortir avec le mari de sa copine, se taper la femme du type nouvellement arrivé. On pourra dire que c’est une sorte d’intégration, un rituel de passage. Parfois, c’est ainsi que ça fonctionne, que ça tient (à un fil), les intérêts de la collectivité.
Un groupe, c’est comme une famille. On s’aime, on s’engueule, on se vexe, on se rabiboche, on voit des gens partir, d’autres arriver. Il y a le noyau, les patriarches fondateurs, les nouvelles recrues. Toutes les familles sont dysfonctionnelles, et certains groupes ne le sont pas. Et ça n’a pas de prix, et ça vaut plus que les liens du sang. Parce qu’on sait qu’on vieillira ensemble… et peut-être dans la même maison.

