Et si, contrairement à la thèse la plus courante qui lui fait assumer en grande partie la responsabilité de la lenteur dans la formation du gouvernement, le Premier ministre désigné Saad Hariri en était une des victimes ? Un vieux routier de la politique interne et régionale a lancé cette idée et, depuis, elle fait son chemin dans les coulisses politiques. Selon cette idée, le véritable obstacle à la formation du gouvernement viendrait d’une volonté de la part des dirigeants saoudiens et de leurs alliés libanais et internationaux d’en finir avec ce que l’on a appelé « le compromis présidentiel » qui a permis l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République et la désignation de Saad Hariri pour former le gouvernement.
Selon cette idée, le fameux « compromis présidentiel », qui s’est concrétisé à travers l’appui de Saad Hariri à la candidature de Michel Aoun à la présidence en août 2016, n’avait pas obtenu l’aval clair des dirigeants saoudiens qui s’étaient contentés, selon les médias de l’époque, de laisser M. Hariri faire ce qu’il jugeait bon à condition de ne pas venir se plaindre auprès du royaume par la suite. À ce moment-là, le monde entier retenait son souffle en attendant l’élection présidentielle américaine, dans laquelle tous les pronostics donnaient la candidate démocrate Hillary Clinton pour gagnante. Dans ce contexte, les analystes prévoyaient que Mme Clinton comptait poursuivre la politique internationale de son prédécesseur Barack Obama qui s’était montré très critique à l’égard des dirigeants saoudiens. Pour cette raison, et peut-être pour d’autres, les dirigeants saoudiens avaient d’autres priorités à cette époque-là que l’élection présidentielle libanaise. Celle-ci s’est donc tenue le 31 octobre de la même année et elle a abouti à l’arrivée de Michel Aoun à Baabda, rapidement suivie par la désignation de Saad Hariri pour la formation du gouvernement.
À cette même période, un grand changement a eu lieu avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Dès les premiers mois de son mandat, il est apparu que le nouveau président des États-Unis était en rupture avec la politique de son prédécesseur. M. Trump a ainsi repris l’alliance entre l’administration américaine et les pays du Golfe, balayant les inquiétudes des dirigeants de ces pays après la signature par Obama de l’accord sur le nucléaire iranien. Donald Trump a même abondé dans le sens des pays du Golfe sur le plan de l’hostilité à l’égard de l’Iran, donnant ainsi un souffle nouveau à leur politique dans la région.
Dans cette approche, « le compromis présidentiel » – conclu entre Michel Aoun et Saad Hariri dans un contexte précis où un camp tout entier craignait de perdre la partie face au camp iranien et à ses alliés, à un moment où les dirigeants saoudiens faisaient preuve d’une sorte de fatalisme indifférent – n’avait plus de raison d’être. Selon cette interprétation des faits, les dirigeants saoudiens auraient tenté de porter un coup à ce compromis le 4 novembre lors du fameux épisode de « la démission de Saad Hariri à partir de Riyad ». Mais la réaction de nombreuses parties libanaises, à leur tête le chef de l’État, ainsi que l’attitude de la communauté internationale ont mis en échec ce projet.
Aujourd’hui, avec les tractations pour la formation du gouvernement, il y a donc une nouvelle tentative de rééquilibrer les rapports de force internes et régionaux, qui avaient basculé en faveur du chef de l’État et du Hezbollah, à travers le « compromis présidentiel ». Selon cette interprétation des faits, ce serait donc une volonté à la fois interne et régionale d’en finir avec « le compromis présidentiel », tel qu’il a été conclu, qui serait à l’origine du retard dans la formation du gouvernement. Or, dans chacune de ses déclarations, le Premier ministre désigné se déclare attaché à ce compromis, qui est considéré par certaines parties internes et régionales comme ne correspondant plus au véritable rapport des forces à la fois local et international.
Si cette approche se vérifie, comment le Liban pourrait-il sortir de l’impasse ? Les partisans de cette thèse reconnaissent que la situation est difficile, et que la position du Premier ministre, en particulier, ne serait pas enviable. D’un côté, les alliés libanais des Saoudiens – qui sont désormais plus proches que lui des dirigeants de Riyad et ne ratent pas une occasion de le montrer – campent sur leurs positions et maintiennent leurs exigences, et, de l’autre, le chef de l’État et son camp, avec lequel il a conclu le fameux « compromis présidentiel » qui a tenu bon jusqu’à présent, estiment qu’il faut respecter les poids politiques issus des élections législatives. Entre ces deux positions antagonistes qui vont bien plus loin que de simples exigences internes, selon cette interprétation des faits, la marge de manœuvre du Premier ministre désigné reste limitée. Au point que certains vont jusqu’à dire qu’il devra se récuser s’il n’est pas en mesure de composer avec les nouvelles réalités.
Mais cette approche ne convainc pas tout le monde. Pour de nombreuses parties, il s’agit d’une interprétation compliquée qui n’a rien à voir avec une réalité bien plus simple : les conditions des uns et des autres sont liées à l’exercice du pouvoir au Liban pendant les quatre prochaines années, jusqu’aux nouvelles élections législatives suivies de près par l’élection présidentielle.
Quelle que soit l’interprétation retenue, les Libanais attendent encore un gouvernement qui ne prend pas forme pour des raisons tellement floues qu’elles ouvrent la voie aux explications les plus diverses.


Une délégation FL en tournée à Hasbaya et Marjeyoun en soutien aux habitants du Sud
Les Libanais refusent de devenir étrangers dans leur propre pays.
18 h 27, le 27 août 2018