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Moyen Orient et Monde

Pourquoi la Turquie est désormais un interlocuteur-clé dans le conflit syrien

Bilan

Deux ans après sa première intervention sur le sol syrien, Ankara a réussi à s’imposer en pièce maîtresse en Syrie, au prix de mutations de sa politique.

25/08/2018

Quels ont été les gains (ou les pertes) diplomatiques de la Turquie suite à ses interventions en Syrie ? Il y a deux ans, le 24 août 2016, un peu plus d’un mois après la tentative de coup d’État contre le président turc Recep Tayyip Erdogan, Ankara lançait l’opération « Bouclier de l’Euphrate » dans le Nord syrien. Il s’agit de la première intervention directe chez son voisin du sud de la Turquie, qui fournit depuis le début du soulèvement en Syrie un appui logistique aux rebelles. Officiellement, cette opération vise à chasser les jihadistes de l’organisation État islamique de la frontière turco-syrienne. Mais certains observateurs tendent à penser que la Turquie a utilisé l’argument d’une opération contre l’EI pour, d’une part, faire plaisir aux Occidentaux qui critiquaient jusque-là sa position dans le conflit syrien et lui reprochaient ses liens avec des groupes jihadistes, et, de l’autre, pour mieux sévir contre les Kurdes et empêcher les FDS (Forces démocratiques syriennes) d’établir une continuité territoriale allant de la région de Afrine (Nord-Ouest) au gouvernorat de Hassaké (Nord-Est). Pour rappel, les FDS sont des forces arabo-kurdes réunies au sein d’une alliance soutenue par

Washington dans le cadre de la coalition internationale anti-EI, majoritairement composées de Kurdes ralliés aux YPG (Unités de protection du peuple, liées aux séparatistes kurdes turcs du PKK), considérées comme des terroristes par Ankara. « On doit clairement l’opération Bouclier de l’Euphrate à l’extension kurde en Syrie. Cela a toujours été la grande peur du régime turc depuis le début de la guerre en Syrie de voir le PKK se constituer un territoire de plus en plus important en Syrie », explique à L’Orient-Le Jour Guillaume Perrier, ancien correspondant du journal Le Monde et auteur de Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan (Solin/Actes Sud). « Il n’y avait pas vraiment d’objectif contre l’EI, cela a été utilisé comme argument auprès des Occidentaux. Dans les faits, il n’y a pas eu d’intervention turque pour couper la route à l’EI. Ce dernier a eu une frontière en Turquie pendant des mois, notamment du côté de Jarablous, sans que ça pose des problèmes de voisinage », ajoute l’expert.


(Repère : La province d'Idleb, ultime grand bastion rebelle et jihadiste en Syrie)


L’EI chassé, le rêve kurde brisé

À l’issue de cette intervention, qui se termine fin mars 2017, Ankara réussit à chasser une grande partie des combattants de l’EI du Nord syrien et brise, par la même occasion, le rêve des Kurdes d’union de leurs territoires en repoussant dans le même temps les YPG de la région. Ainsi, les combattants kurdes n’ont plus, sous leur administration, que les territoires centrés autour de la région de Afrine ainsi que dans le Nord-Est syrien. « Il y avait trois objectifs lors de l’opération Bouclier de l’Euphrate. Le premier était de bouter les jihadistes de l’EI hors des frontières turques, ce qui a été fait. Le deuxième était d’empêcher les forces kurdes des YPG d’étendre leur influence au nord de la Syrie, ce qui a aussi été fait. Et le troisième était d’améliorer l’influence diplomatique turque en Syrie, ce qui a aussi été fait », dit à L’OLJ Sinan Ülgen, chercheur au centre Carnegie Europe et spécialiste de la Turquie. Les victoires d’Ankara sur le sol syrien lui ont néanmoins coûté très cher, avec notamment plusieurs dizaines de morts parmi ses soldats. Un bilan douloureux qui s’explique notamment par la profonde désorganisation au sein de l’armée turque. Celle-ci trouve son origine dans les purges menées par le président turc au sein des départements stratégiques et de planification de l’armée après le coup d’État manqué de juillet 2016. Mais si cette guerre a vu Ankara payer un très lourd tribut humain, économique et matériel, elle lui a néanmoins permis de rejoindre les rangs des grands acteurs du conflit syrien.


Avec Moscou et Téhéran

À partir de 2017, la Turquie va se révéler être une pièce maîtresse dans la guerre en Syrie. Elle participe, dans le cadre du processus d’Astana, à des discussions avec les alliés du régime de Damas, l’Iran et la Russie, avec qui les relations s’étaient refroidies en 2015, pour tenter de trouver une solution politique au conflit syrien. « Comme le souhaitaient les Turcs, les différentes guerres qu’Ankara a menées en Syrie ont contribué à améliorer le poids diplomatique turc sur le terrain en faisant de la Turquie l’un des partenaires influents du processus d’Astana, avec la Russie et l’Iran », poursuit Sinan Ülgen. Ce processus se déroule parallèlement aux pourparlers de Genève, encadrés, eux, par les Nations unies. En mai 2017, un accord tripartite est signé, prévoyant la mise en place de zones de cessez-le-feu dites de « désescalade ».

La Turquie, elle, se voit attribuer la zone du Nord-Ouest syrien d’Idleb. Elle y installe rapidement de nombreux postes d’observation, au nombre d’une douzaine aujourd’hui, pour s’assurer du bon respect des principes de l’accord. Elle en profite également pour renforcer son influence dans la région. Ainsi, la diplomatie turque subit une forte transformation. Ankara, opposé au régime de Bachar el-Assad, a, au fur et à mesure de son implication dans le dossier syrien, réussi à devenir l’allié de ceux qui le soutiennent. Mais le rapprochement de la Turquie avec la Russie et l’Iran semble s’effectuer au détriment de son alliance avec les Américains, qui soutiennent, de leur côté, les Kurdes dans la guerre contre l’EI.


(Lire aussi : A Idleb, un chef jihadiste met en garde les rebelles contre des pourparlers avec Damas)


Frictions avec les Américains

Cette entente russo-irano-turque a d’ailleurs été l’élément-clé pour une nouvelle intervention d’Ankara à la frontière turco-syrienne, en janvier 2018, dans le bastion kurde de Afrine, dans le Nord-Ouest syrien. Elle est effectuée par l’armée turque et ses supplétifs de l’Armée syrienne libre (ASL, rebelles), et a été baptisée « Rameau d’olivier ». « La conséquence des opérations turques en Syrie a été un éloignement avec l’allié américain et l’OTAN, notamment en raison du soutien de l’Alliance atlantique aux Kurdes dans le cadre du conflit avec l’EI. Cet éloignement a entraîné de facto un rapprochement avec la Russie. Et c’est grâce à cette nouvelle alliance avec Moscou que M. Erdogan a pu intervenir à Afrine », précise Guillaume Perrier. Plus de sept mois après son commencement, cette opération, toujours en cours, a pour l’instant permis aux forces proturques de chasser les YPG de la région de Afrine, tombée en mars dernier, et de s’emparer de toute une série de localités plus à l’est le long de la frontière. Mais l’avancée turque a été ralentie par la présence des troupes américaines dans la ville de Manbij. Elles y sont cantonnées dans le cadre de la lutte contre l’EI. La tension était déjà forte entre la Turquie, qui souhaite débarrasser la frontière turco-syrienne de la présence militaire kurde, et les États-Unis, qui au contraire soutiennent les FDS. L’épisode de Manbij accroît ces tensions, à tel point que l’idée d’un affrontement entre les deux armées a été mise en avant. Mais celle-ci est rapidement écartée.

Après plusieurs mois de tensions autour du sort de Manbij, c’est finalement Ankara qui obtient gain de cause. Sous la pression turque, les Américains décident d’évacuer les conseillers militaires kurdes de la ville. « C’est le poids diplomatique acquis par la Turquie au cours des guerres qu’elle a menées qui lui a permis de faire pression sur les États-Unis en ce qui concerne leur relation avec les Kurdes. L’influence d’Ankara et de l’armée turque a été un facteur dans l’éloignement entre les États-Unis et les YPG en Syrie », estime Sinan Ülgen.

Les Kurdes ont d’ailleurs récemment annoncé que, ne faisant plus tellement confiance aux Américains, ils allaient dorénavant chercher à négocier directement avec Damas pour tenter de conserver les territoires acquis tout au long du conflit syrien. En échange, les militaires kurdes seraient prêts à assister le régime dans une éventuelle offensive contre la région d’Idleb, dernier bastion rebelle de Syrie, que le régime de Damas souhaite reconquérir. Mais le fait que cette province compte un grand nombre de soldats turcs et soit sous la forte influence d’Ankara constitue un hic de taille.

Bachar el-Assad mais aussi ses alliés russe et iranien devront donc discuter avec la Turquie pour décider du sort de cette région aux deux millions et demi d’habitants parmi lesquels des milliers de combattants rebelles et jihadistes. D’ailleurs, le chef de la diplomatie turque Mevlüt Cavusoglu a averti hier qu’une offensive contre Idleb constituerait une « catastrophe ».




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Wlek Sanferlou

"du déjà vue" "l'histoire se répète" "rien de nouveau sous le soleil" "Titi Titi metel ma rohti metel ma jite" ...etc.
Des sultans s'en vont d'autres viennent massacrer ceux qu'il peuvent et puis rebelote!
C'est le temps d Erdogan et ses deux compères...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

C,EST QU,ILS SONT PRETS A LA GUERRE PLUTOT QUE DE VOIR S,ERIGER UNE NOUVELLE AUTONOMIE KURDE A LEURS FRONTIERES ! LE MINI SULTAN EST ALLERGIQUE AUX KURDES ...

Sarkis Serge Tateossian

Tous les bouleversements sur la frontière turco-syrienne, l'éveil des kurdes et le soutien américain à ces dernier, l'effritement de la livre turque, prélude à d'autres difficultés économiques à venir, l'arrêt de l'Europe de toute coopération ou développement stratégique avec la Turquie (adhésion ou autres...) Montrent bien oh combien la Turquie à commis des erreurs dans le passé et cela continue de plus belle. (Son soutien direct à l'EI n'est pas prêt d'être oublié... Ni ses entorses graves à la démocratie à l'intérieur comme à l'extérieur de ses frontieres.

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