La malédiction et la bénédiction de vivre dans un camp de réfugiés

© Mohammad Mansour

Conduire jusqu’à Ketermaya, un camp de réfugiés pris en sandwich entre les montagnes du sud du Liban, n'était pas facile. Pour se rendre à destination, il faut se perdre plusieurs fois dans des lacets montagneux et sinueux. Le passage dans une usine de briques était un bon présage. Je suis finalement arrivé dans un camp aussi isolé que désavantagé, accueillant environ 61 familles syriennes. Cependant, me perdre m'a donné une meilleure idée de la mesure dans laquelle ce camp passe inaperçu.

06/08/2018

Les odeurs putrides des eaux usées et des tentes de fortune surpeuplées ont fait écho à mon oreille aux paroles du romancier argentin Ariel Dorfman, qui a vécu toute sa vie en exil en disant : « Je pense qu’être en exil est une malédiction, mais vous devez transformer la malédiction en bénédiction. Vous avez été jeté en exil pour y mourir, pour vous faire taire afin que votre voix ne puisse plus revenir à la maison. Et ainsi toute ma vie a été consacrée à dire : "Je ne serai pas réduit au silence" ».

La scène à l'intérieur du camp reflète la tragédie de chaque famille et ce que la guerre en Syrie a laissé au fond de chacun : la perte d’un proche, le traumatisme et l'exil, qui suffisent à désespérer et à abandonner la vie. Pourtant, les enfants nés et ayant grandi à Ketermaya en sont exclus car ils n’ont pas connu la guerre. Leurs parents mis à part, les enfants évoquent un peu le camp quand on le voit de loin. Ici, l'herbe sauvage et les fleurs épanouies poussent sur les falaises entourant les lieux dans une scène symbolisant tout une vie de résistance.


Art du collage et culture du recyclage

Afya Rizk, 38 ans, une artiste syrienne du collage basée dans le village de Soueida en Syrie, est venue au camp pour développer la capacité des enfants en les persuadant de sa conviction inébranlable qu’il y a toujours une « porte » derrière chaque maison démolie, et une « lumière », aussi ténue soit-elle, qui perce les ténèbres. Ces thèmes sont représentés dans des dizaines de collages qu'elle expose à Beyrouth.

Rassemblant des enfants âgés de 4 à 8 ans, Afya les a entraînés à « ne pas être réduits au silence », mais plutôt à s'exprimer en utilisant ce qui semble laid ou inaperçu dans le camp.

Dans une salle aux murs argentés de 4 mètres de hauteur pour refléter la lumière du soleil, quelque 17 enfants ont été chargés de représenter leurs beaux visages ou les visages qu'ils aimeraient avoir. Après avoir dessiné un croquis, elle leur a demandé de faire le tour du camp et de ramasser des capsules de bouteille, des morceaux de carton et de tissu et tout type de déchets pouvant être utilisé pour le recyclage. À ce stade, les enfants ont commencé à créer les objets de leurs portraits, après y avoir ajouté leurs couleurs préférées correspondant à l'œuvre d'art.

Le but ultime est de canaliser la haine et la vengeance potentielles, normalement enfouies dans des circonstances aussi inhumaines, vers un monde alternatif créé par soi-même, où le pouvoir de l'imagination peut réellement faire bouger les choses. « Plutôt que de se plaindre de la situation, un véritable changement commence quand nous nous soucions vraiment de notre place », a confié Afya. « Il est essentiel pour les enfants de cet âge d'exprimer leurs sentiments, leurs souvenirs et même leur souffrance permanente, sous la forme d'une œuvre d'art, c'est l'une des voies indispensables de l'expression de soi », a-t-elle ajouté.

Afya, qui est venue à Beyrouth pour exposer ses collages, n'a jamais oublié son dévouement et son amour pour les enfants depuis 2005, quand elle avait utilisé l'art pour soigner et motiver les petits installés dans des camps provisoires autour de son village syrien relativement resté intact. Dans l'une de ses galeries ici, elle avait rencontré un groupe humanitaire basé à New York qui lui avait proposé de devenir volontaire. Afya, sans aucune hésitation, a décidé d'accompagner le groupe. Elle est même restée après leur départ, essayant d’exercer son influence sur les enfants en transformant la « malédiction » de la privation et de la marginalisation en « bénédiction », autrement dit planter les graines de la beauté et de la positivité chez les petits, en modifiant leur perspective de la vie, en développant leurs capacités à « transformer la laideur environnante en beauté ».

« Chaque enfant est un artiste, mon rôle consiste simplement à utiliser leur perception des lieux qui les entourent et à leur montrer la beauté venant de ce qui est considéré comme laid », a dit Afya.


Le taux de natalité croissant, une résistance à la vie

La résistance à la vie se reflète également dans le taux de natalité remarquablement croissant dans le camp, au milieu de toute cette pauvreté et privation. Chaque mère que j'ai rencontrée élève une famille de 4 à 8 enfants, dont près de la moitié sont nés dans ce camp de 4 000 m² appartenant à Ali Takch, un donateur de la région du Chouf.

L'afflux de réfugiés syriens dans le camp a commencé avec un foyer accueillant une famille fuyant la guerre en 2012. Il n'a pas fallu plus de sept mois pour construire 75 autres structures afin d’y accueillir 35 familles syriennes. Maintenant, ce nombre a doublé, les membres de chaque famille aussi, dans un message implicite qui dit que quelle que soit la situation, le droit humain fondamental de donner naissance à de nouveaux enfants est une bénédiction. Les petits représentent l'avenir et ils sont capables de remodeler cet avenir d'une autre manière que celle que les générations précédentes n'ont pas réussi à réaliser.

Une seule rencontre avec un enfant au camp dirait à quoi ressemblerait cet avenir. Par exemple, Baraa Antar, 13 ans, n'a jamais utilisé un iPad ou les réseaux sociaux. Elle n'a pas de téléphone portable et la seule fois qu'elle a aperçu une activité urbaine c’était lorsqu'elle avait participé à une tournée scolaire à Beyrouth, dans le cadre de l’événement Salaam, où un concert musical avait été donné à l'Université libano-américaine. « J'étais habitée par la peur et ne pouvait pas abandonner mes parents », a-t-elle dit.

Sa peur est justifiée, mais les gens du monde civilisé, eux, s'y sont habitués, jusqu'à ce que leur peur ait disparu et ait été remplacée par l'indifférence, l'égoïsme et la cupidité. Jusqu'à ce que les gens oublient qui ils sont réellement.

Depuis le camp, Baraa perçoit aujourd’hui le monde extérieur grâce à Logan, un enfant de son âge basé à New York. Il lui a décrit dans une lettre à quoi ressemblait sa vie dans la métropole américaine. Maintenant, elle rêve de voyager en Europe ou en Amérique pour recevoir une meilleure éducation.

À la question de savoir comment elle se voit dans le futur, « avocate », répondit-elle d'une voix confiante, éloquente et passionnée, réaffirmant qu'elle veut obtenir « la justice dans le monde, en commençant par les membres de ma famille ». Elle s’exprimait avec des larmes dans les yeux.


* Journaliste spécialisé dans les affaires du Moyen-Orient


Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution.





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