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Moyen Orient et Monde

Riad Turk, le Mandela de Syrie qui a résisté à la dynastie Assad

Portrait

À 88 ans, Riad Turk a été exfiltré en France.

Acil TABBARA | OLJ
31/07/2018

L’opposant historique syrien Riad Turk vivait dans la clandestinité depuis de nombreuses années à Damas. Ce week-end, cet homme à la volonté de fer qui a défié les régimes syriens successifs est arrivé en France, au terme d’un périple au cours duquel, et avec l’aide de militants de l’opposition syrienne, il a pu rejoindre la frontière turque.
Âgé de 88 ans, M. Turk « a pu quitter la Syrie grâce à l’aide de militants qui l’ont aidé à gagner le nord de la Syrie, puis la frontière syro-turque, et se trouve actuellement sain et sauf en France », a indiqué à L’Orient-Le Jour le réalisateur et journaliste syrien Ali Atassi, précisant que son exfiltration s’était faite « sans aucune aide extérieure » et grâce à des activistes syriens « qui ont risqué leur vie pour le conduire à la frontière syro-turque ». La France, où réside l’une de ses filles, a été uniquement sollicitée pour lui accorder un visa.


Militant communiste de la première heure, Riad Turk a passé une grande partie de sa vie en prison ou caché. Il vivait dans la clandestinité depuis 2011, d’abord à Homs dont il est originaire, puis à Damas, changeant fréquemment de domicile. Dès le début en 2011 du soulèvement pacifique, qui s’est transformé plus tard en guerre civile, il était en contact constant avec les jeunes, dont ceux de son parti, qui étaient actifs dans l’organisation des protestations populaires. Mais il avait estimé qu’il était temps de laisser la place aux jeunes qui avaient décidé de se soulever contre le régime, reconnaissant qu’ils avaient réussi là où sa génération a échoué.
Dans un article publié en mars 2011, quelques jours avant le déclenchement du soulèvement en Syrie, il avait affirmé que « la Syrie ne restera pas le royaume du silence » et qu’elle serait gagnée par le printemps arabe. L’opposant a également joué un rôle de premier plan dans la constitution du Conseil national syrien, regroupant les multiples partis d’opposition.


Contre l’intervention syrienne au Liban
Qualifié de Mandela syrien en raison de sa longue période de détention sous le régime de Hafez el-Assad, Riad Turk avait fait sécession au début des années 70 du Parti communiste syrien orthodoxe, qui appuyait par conséquent le régime. Dirigé d’une main de fer par Khaled Begdache, qui suivait aveuglément Moscou, le parti avait décidé au début des années 70 de faire partie du Front national progressiste, une coalition totalement inféodée au parti Baas au pouvoir. Riad Turk avait, lui, refusé et avait créé le Parti communiste-bureau politique, qu’il avait dirigé pendant trois décennies en tant que secrétaire général. Sa formation, alors interdite, s’était notamment opposée à l’intervention des troupes syriennes au Liban en 1976.
Riad Turk a d’ailleurs toujours eu « une position claire sur le Liban, rejetant d’abord l’intervention de 1976, puis l’hégémonie syrienne sur le Liban », explique à L’Orient-Le Jour le politologue libanais Ziad Majed, professeur à l’Université américaine de Paris. Et lorsque l’éditorialiste libanais Samir Kassir, qui rejetait l’hégémonie syrienne, avait été assassiné, la formation de M. Turk l’avait qualifié dans un communiqué de « martyr », explique-t-il. M. Turk s’était également déclaré convaincu que le régime syrien avait assassiné l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri.



18 ans à l’isolement
Lorsque le régime avait accru sa répression contre les opposants laïcs et islamistes à la fin des années 70, le dirigeant communiste avait dû plonger dans la clandestinité, avant d’être arrêté en octobre 1980. Sa détention à l’isolement a duré près de 18 ans. Une détention au début de laquelle, comme tous les opposants au régime de Hafez el-Assad, il a été torturé sans pitié.
Dans un documentaire réalisé par Ali Atassi, Ibn al-Amm (« le cousin », surnom qu’on lui donne affectueusement), il racontait sa détention dans une cellule de deux mètres carrés où il dormait par terre, au sous-sol du siège des renseignements militaires à Damas. Totalement isolé du monde, sans aucun lien avec sa famille, il n’a appris la chute du mur de Berlin que par un morceau de papier journal déchiré qui traînait dans les toilettes de la prison. Pour ne pas perdre la raison, il gardait dans sa bouche les cailloux qu’il manquait d’avaler en mangeant l’infâme soupe aux lentilles qu’on leur servait en prison, et s’en servait pour dessiner, sur un drap, des maisons ou des paysages…
La clé pour survivre ? « Oublier le monde extérieur, expliquait-il dans le documentaire. Oublier sa famille, ses amis, son quartier… » Car son épouse Asma al-Fayçal, médecin et militante communiste, avait été arrêtée peu de temps avant lui et avait été détenue pendant deux ans et demi. Des proches du couple avaient alors recueilli leurs deux petites filles.
« Pendant dix ans, sa femme ne savait pas s’il était vivant ou mort », raconte à L’OLJ un diplomate français qui l’avait rencontré après sa sortie de prison, en 1998. Le diplomate affirme avoir été frappé par la finesse de ses analyses – et aussi par le portrait de Lénine qui trônait encore chez lui, malgré l’effondrement de l’Union soviétique !


(Lire aussi : Pluie d'hommages pour May Skaf, la "fleur de la révolution" syrienne)



« Le fils du système »
En 2000, lorsque Bachar el-Assad avait succédé à son père, il avait proclamé qu’une nouvelle ère de liberté s’ouvrait dans le pays et encouragé les Syriens à s’exprimer librement. C’est ainsi qu’est né le « printemps de Damas » : dans les appartements et maison privées, des salons politiques ont commencé à fleurir, où des personnalités osaient réclamer la liberté.
Riad Turk avait ainsi tenu une mémorable conférence à Damas au domicile de Jamal Atassi – le père de l’actuelle opposante Souhair Atassi – qui abritait des conférences régulières, en 2001. Devant un auditoire qui se massait dans les escaliers, les salons, la cuisine ou même les chambres à coucher, il avait appelé à une réforme en profondeur en Syrie.
À peine quelques mois plus tard, le pouvoir donnait le coup d’arrêt du printemps de Damas et commençait à arrêter méthodiquement ses principales figures. Et Riad Turk, qui avait osé se féliciter, sur la chaîne al-Jazeera, de la « mort du dictateur Hafez el-Assad » et appelé les Syriens à ne plus avoir peur du régime, était de nouveau arrêté, malgré son âge avancé, et condamné à trois ans de prison. Il a toutefois été libéré en novembre 2002 pour raison de santé, alors qu’il souffre de problèmes cardiaques et de diabète.


Il n’avait jamais eu d’illusions sur Bachar el-Assad, raconte le diplomate. « Quand Bachar est arrivé au pouvoir, il y a eu un moment d’euphorie. Mais Riad Turk m’a dit : “Vous allez voir, c’est le fils du système, rien ne va changer.” »
Son nouveau séjour en prison n’a toutefois pas ébranlé ses convictions : après le retrait de l’armée syrienne du Liban en 2005, M. Turk avait appelé à la démission de Bachar el-Assad et à l’élection d’une assemblée constituante qui dirigerait le pays au cours d’une période transitoire. Il avait également été l’un des artisans, en octobre de la même année, de la « déclaration de Damas », un manifeste signé par les groupes d’opposition syriens qui réclamait « un changement démocratique et radical » dans le pays.


Au printemps 2005, lors d’un congrès secret de sa formation, qui a adopté le nom de Parti démocratique du peuple syrien, M. Turk a démissionné de son poste de secrétaire général tout en demeurant influent au sein de l’organisation.
Né à Homs en 1930, élevé dans un orphelinat, cet avocat de formation, francophone, a pratiquement connu la prison sous tous les régimes en Syrie : il a été emprisonné pour la première fois en 1952, après s’être opposé au coup d’État d’Adib Chichakli, puis à nouveau en 1958 pour avoir rejeté l’éphémère union entre l’Égypte de Gamal Abdel Nasser et la Syrie.
Aujourd’hui, « il ne cherche pas un rôle politique », mais avec son arrivée en France, « il peut jouer un rôle de fédérateur d’une partie de l’opposition en raison de sa légitimité historique, estime Ziad Majed. C’est l’un des très rares opposants syriens qui n’ont jamais baissé la tête et ont toujours défendu la démocratie ».
Son épouse Asma, elle, est décédée des suites d’une longue maladie il y a un an au Canada, où réside leur deuxième fille.


Pour mémoire
La révolution syrienne et les gauches arabes, entre indifférence et mobilisation


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