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Moyen Orient et Monde

« C’était la première fois de ma vie que j’étais en contact avec des morts, les scènes étaient horribles »

Casques blancs / Récit

Parce qu’ils ont été les témoins directs des crimes de guerre commis par le régime et ses alliés, et parce qu’ils donnaient une bonne image de la rébellion, les volontaires de l’organisation de la Défense civile syrienne ont été matraqués par la propagande pro-Assad.

Julie KEBBI | OLJ
30/07/2018

Il fait nuit noire quand les faisceaux lumineux rouges et blancs éclairent les routes du Sud syrien. Un curieux convoi de bus blancs, flanqués d’inscriptions bleues en hébreu, les traverse discrètement. Les images diffusées par l’armée israélienne ne trompent pas : la tension est palpable. Et pour cause : l’opération secrète qui se déroule cette nuit du 21 au 22 juillet vise à extraire 422 Casques blancs et leurs familles de Syrie, à la barbe du président syrien Bachar el-Assad et de ses alliés. Entre les immeubles, des silhouettes s’activent dans la pénombre telle des fourmis. Hommes, femmes et enfants font la queue en silence, attendant qu’un soldat israélien leur noue un bracelet à la main avant de pouvoir monter dans les bus mis à leur disposition où des rafraîchissements leur sont ensuite distribués. Ce n’est que la première étape d’un long trajet. Les exilés s’apprêtent à traverser le territoire de l’État hébreu avant d’arriver à leur destination finale, dans un lieu tenu secret en Jordanie. D’autres, moins chanceux, n’ont pas pu être exfiltrés tandis que certains choisissent de rester sur place.

Face à la menace que représente l’avancée des troupes du régime de Bachar el-Assad et de son allié russe dans le Sud syrien, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Canada ont décidé de former une coalition pour mettre en place l’opération qui sera exécutée ensuite par Israël, avec l’aide du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. « Il y a quelques jours, le président (américain Donald) Trump m’a contacté, tout comme le Premier ministre (canadien Justin) Trudeau et d’autres dirigeants, qui nous ont demandé d’aider à évacuer des centaines de Casques blancs de Syrie. Ce sont des personnes qui ont sauvé des vies au péril de la leur. Par conséquent, j’ai autorisé leur passage en Israël vers d’autres pays comme un geste humanitaire significatif », a déclaré au lendemain de l’opération le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Les Casques blancs et leurs familles doivent rester trois mois en Jordanie avant d’être répartis entre les pays de la coalition.

Les six heures que prend la réalisation de la mission ont un goût amer pour les volontaires de l’organisation de la Défense civile syrienne, plus communément appelés Casques blancs en raison de leur uniforme distinct. Cette nuit-là, un chapitre se ferme pour ces héros de la guerre syrienne, qualifiés de « terroristes » ou « d’agents de l’étranger » par le régime et ses alliés. Parce qu’ils ont été les témoins directs des crimes de guerre commis par le régime et ses alliés, et parce qu’ils donnaient une bonne image de la rébellion, les Casques blancs ont été effectivement matraqués par la propagande pro-Assad. En ce sens, l’assistance israélienne durant l’évacuation des Casques blancs est du pain bénit pour leurs détracteurs. Au lendemain de leur évacuation, le site russe Sputnik titrait : « La fuite des Casques blancs, soutenus par l’Occident, montre qui ils servaient », tandis que son frère jumeau, RT, renchérissait : « Il est très symbolique de voir que les Casques blancs ont préféré fuir la Syrie avec une assistance étrangère, cela révèle leur vraie nature et leur hypocrisie au monde entier. » Quelques jours plus tard, Bachar el-Assad, menaçait de les « liquider comme les autres terroristes ».


(Lire aussi : Sukhoï syrien abattu par Israël : accident ou provocation ?)


« Les plus extraordinaires des circonstances »
Pendant des mois, voire des années, ces hommes et ces femmes ont volontairement dédié leur temps et leur énergie à traquer le bruit des bombes du régime syrien, pour venir au secours des victimes. Dispersés à travers le pays, les Casques blancs sont bien souvent les premiers à arriver sur place pour dispenser les soins aux blessés et, surtout, pour tenter de dégager les personnes bloquées sous les débris et les gravats des immeubles qui s’amoncellent au sol. Des opérations délicates qui doivent être calculées à la minute près alors que Damas et Moscou ont adopté la stratégie du « double coup ». Après avoir largué une bombe baril, les forces aériennes patientent dans les airs pendant une quinzaine de minutes, le temps qu’une foule se forme et que les premiers secouristes se dépêchent sur les lieux, avant de frapper une seconde fois le même site pour faire un maximum de victimes.

Une stratégie que les Casques blancs ont dû apprendre à apprivoiser dans leur travail quotidien. Leur aventure débute aux alentours des années 2011-2012, peu après le début de la révolution syrienne qui a rapidement mué en conflit sanglant entre les rebelles et les forces du président Assad, faisant des centaines de milliers de victimes. Face au manque d’infrastructures et d’accès aux soins et à la difficulté pour les organisations humanitaires d’intervenir sur place, un groupe d’une vingtaine de personnes sans la moindre expérience dans le domaine du pays décide d’agir dans le nord du pays. Leur objectif est simple : sauver le plus de vies humaines que possible, quelles que soient leurs affinités religieuses ou politiques. « C’était un groupe de jeunes qui se retrouvaient discrètement, qui transportaient les victimes », explique Siraj Mahmoud, un porte-parole des Casques blancs, contacté par L’Orient-Le Jour. « Ils risquaient leurs vies, ils pouvaient être visés par des snipers, par exemple, lorsqu’ils aidaient des personnes âgées, des enfants ou des femmes blessés, et ce n’était pas un problème pour eux », poursuit-il.

Quelque temps plus tard, des membres du groupe font la rencontre en Turquie d’un ancien de l’armée britannique, James Le Mesurier. Fondateur de l’ONG Mayday Rescue, il contribue à former les Casques blancs de manière plus structurée. L’ONG turque Association de recherche et de sauvetage (AKUT), qui gère des situations de crise telles que les catastrophes naturelles, coopère également avec les volontaires au vu des similitudes entre les méthodes d’intervention liées aux tremblements de terre et celles en réponse à des bombardements.

Différents pays décident de fournir des financements à l’organisation pour lui permettre de s’approvisionner en équipement, à savoir la France, le Royaume-Uni, le Danemark, les Pays-Bas, l’Allemagne et le Japon, ainsi que les États-Unis, par le biais de l’Agence pour le développement international (USaid). Des volontaires sont entraînés en Turquie pendant plusieurs semaines pour apprendre à répondre le plus efficacement possible aux besoins des civils : comment sortir des victimes des décombres, comment les transporter, comment prodiguer les premiers soins aux blessés. À l’instar des premiers secouristes volontaires, l’organisation se veut « neutre et impartiale » tandis que ses membres ne portent pas d’armes sur eux dans le cadre de leurs missions. « Nous ne faisons aucune allégeance à aucun parti ou groupe politique. Nous servons tout le peuple de Syrie », est-il précisé sur le site de la Défense civile syrienne.
Petit à petit, des centres de la Défense civile sont créés à travers le pays pour permettre de gérer les opérations tandis que le nombre de volontaires ne cesse de grandir à mesure que le conflit persiste. Au début, « quand il y avait un bombardement, on sautait dans la voiture et on partait sur le lieu visé », se rappelle Abdallah, un ancien Casque blanc de 2012 à 2016 dans la Ghouta orientale, contacté par L’OLJ. « Par la suite, on a mis en place des emplois du temps fixes avec des rotations. Donc les équipes étaient dans leurs centres et quand il y avait des bombardements, elles partaient dans les voitures de manière organisée en direction de la zone ciblée pour emmener les victimes à l’hôpital », décrit-il.
« C’étaient des personnes ordinaires avec des métiers ordinaires qui se sont retrouvées dans les plus extraordinaires des circonstances », résume au sujet des volontaires James Le Mesurier lors d’une conférence à Lisbonne en 2015. Ceux qui sont volontaires à plein temps reçoivent par la suite un salaire de 150 dollars, selon un article publié en 2016 dans le magazine américain Newsweek.


(Pour mémoire : Des Casques blancs bloqués dans le Sud syrien demandent d'être évacués)



« C’est des Iraniens et un Afghan »
Mais les activités de la Défense civile syrienne, qui recense aujourd’hui 3 922 membres et a permis de sauver près de 105 000 vies, dérangent à Damas. Face à l’hostilité que nourrit Bachar el-Assad à leur égard, les Casques blancs sont contraints de travailler la plupart du temps dans des zones rebelles, à défaut de pouvoir accéder aux régions contrôlées par les forces de Damas, tandis que leurs opposants les taxent de soutenir les rebelles. « Il y a des cas où on a sauvé des soutiens du régime », note cependant Khaled Khatib, un jeune Casque blanc de 22 ans qui a filmé de nombreuses vidéos sur le terrain, également contacté par L’OLJ. « En septembre 2014, il y avait des conflits à Haritan, dans le rif d’Alep, et on a reçu l’information qu’il y avait des personnes sous les décombres. Les volontaires ont secouru les personnes qu’ils entendaient sous les gravats et on a eu la surprise de voir que c’étaient des combattants iraniens et un Afghan », ajoute-t-il. Puis « les volontaires les ont sauvés et les ont emmenés aux urgences », précise Khaled Khatib.

Tout comme leurs détracteurs, les Casques blancs sont hyperactifs sur la toile dès leurs débuts pour montrer le quotidien de la guerre. Leurs faits et gestes sont filmés avant d’être relayés en ligne où ils sont largement partagés sur les réseaux sociaux. Les images sont terribles. Les Casques blancs grimpent sur les ruines des bâtiments avant de s’y engouffrer, à la recherche d’un son, aussi audible soit-il, pouvant mener à une victime ensevelie sous les gravats. La tension est à son maximum. Quand les volontaires arrivent à dégager un blessé, les « Allahou akbar » fusent de toutes parts. Pendant un millième de seconde, la joie l’emporte sur la peur. La devise des Casques blancs, « sauver une vie, c’est sauver l’humanité », est tirée du 32e verset du Coran.
« Quand j’ai commencé au sein de la Défense civile, le travail était vraiment dur et effrayant », se souvient Khaled Khatib. « C’était la première fois de ma vie que j’étais en contact avec des morts, les scènes étaient horribles », rapporte-t-il, au point qu’il pense quitter l’organisation en décembre 2013.

Mais un événement en particulier va le faire changer d’avis. Quelques mois plus tard, il filme une vidéo dans laquelle on peut voir des volontaires tenter à tout prix de sortir un individu des décombres. Après de multiples efforts, un Casque blanc y parvient quand une petite tête ensevelie sous la poussière apparaît, celle d’un bébé alors âgé de seulement une dizaine de jours. L’homme, Khaled Omar Harrah, ne peut retenir ses larmes. Il serre le nourrisson dans ses bras avant de courir pour le mettre à l’abri. Il n’en faut pas plus pour que les images fassent le tour du monde. « Quand cette vidéo a été beaucoup partagée sur les réseaux sociaux, j’ai senti que j’avais fait quelque chose de bien », note Khaled Khatib.
C’est cette même vidéo qui donne une visibilité sans précédent aux Casques blancs, attirant même l’attention de deux réalisateurs et producteurs, Orlando von Einsiedel et Joanna Natasegara. Ces derniers proposent en 2015 à Khaled Khatib de filmer un documentaire sur les activités de la Défense civile syrienne. Le projet donne naissance aux Casques blancs, désormais disponible sur Netflix. La vague médiatique qui emporte les volontaires est telle qu’elle leur vaut d’être en lice pour le prix Nobel de la paix en 2016 et de remporter l’oscar du meilleur court métrage documentaire en 2017.



« Vivre en paix »
Les réactions positives se multiplient et la reconnaissance envers le travail des hommes et des femmes de la Défense civile syrienne devient internationale, notamment durant la grande bataille d’Alep-Est à la fin de l’année 2016. « Nous avons senti que les gens étaient solidaires avec nous, qu’ils ont senti notre douleur et qu’ils se tenaient à nos côtés », note Khaled Khatib. « On a senti que nous n’étions pas seuls, car en ce temps, en 2016, le travail de la Défense civile était devenu routinier », souligne-t-il alors que le conflit stagnait. Mais malgré les manifestations de soutien à l’extérieur du pays, les activités des Casques blancs sont alors de plus en plus difficiles à mettre en place. Le régime et son allié russe pilonnent les zones rebelles sans répit et Damas utilise une arme contre laquelle il est bien difficile de lutter : les produits chimiques. Après avoir utilisé cette arme létale en 2013 dans la Ghouta orientale, Bachar el-Assad renouvelle l’épisode à Alep en décembre 2016, puis à Khan Cheikhoun en avril 2017 et enfin à Douma, dans la Ghouta orientale, en janvier dernier. Les effets du chlore et du gaz sarin sont dévastateurs, se propageant à une vitesse folle. Les Casques blancs font de leur mieux, mais ils sont très vite débordés.

En mettant les bouchées doubles sur le terrain, les troupes du régime syrien ont désormais repris la majorité des territoires, forçant de nombreux membres de la Défense civile à fuir leurs maisons pour assurer leur sécurité. Seules quelques zones rebelles persistent, après la reprise de Deraa dans le Sud-Ouest, notamment la province d’Idleb, dans le Nord-Ouest. Parmi les volontaires interrogés par L’Orient-Le Jour, Siraj Mahmoud et Abdallah, tous deux originaires de la Ghouta orientale, sont désormais réfugiés à Idleb. Khaled Khatib, quant à lui, est basé à Istanbul où il travaille dans le département des médias des Casques blancs et fait régulièrement des allers-retours avec la Syrie. « On a actuellement très peur par rapport à la situation dans le Nord syrien car le nombre de personnes y a énormément augmenté », affirme-t-il.
Les trois volontaires se tiennent tous prêts à intervenir à Idleb avec les Casques blancs en cas d’offensive du régime mais n’ont qu’un seul et même souhait : que le conflit se termine pour pouvoir passer à l’étape de la reconstruction et permettre à ceux qui le souhaitent de rentrer chez eux. « Je souhaite que mes enfants vivent une vie en paix, c’est leur droit », conclut Siraj Mahmoud.


Pour mémoire
Des centaines de Casques blancs restent bloqués dans le Sud syrien

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Antoine Sabbagha

Casques blancs ou casques rouges, l'important il faudra finir avec la guerre civile syrienne qui dure trop .

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