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Sport

Didier Deschamps, ou le plaisir du résultat

Football / Tribune
19/07/2018 | 00h00

Dimanche dernier, les Bleus de Didier Deschamps ont gagné en Russie la seconde Coupe du monde de football de l’histoire du foot français, vingt ans après ceux d’Aimé Jacquet. Mais cette victoire, qui a déjoué les pronostics de nombreux experts très critiques vis-à-vis de la philosophie de jeu du Bayonnais, n’a cependant pas mis fin au débat sur la qualité du football produit par les Bleus.
Ainsi, dans une tribune publiée en début de semaine par le magazine France Football, le milieu offensif français, Hatem Ben Arfa (HBA), a invité le sélectionneur français à « partir sur un coup d’éclat », après avoir égratigné « l’identité ultraréaliste » des joueurs français qu’il juge « assez moche ». Avide « d’audace », il regrette que le jeu proposé par l’équipe de Deschamps, à qui il prophétise déjà une déconvenue lors de l’Euro 2020, ait été trop « caméléon ». Le membre de la génération 1987 à laquelle appartiennent Karim Benzema, Samir Nasri ou encore Jeremy Menez, et qui évolue actuellement au PSG, plaide enfin pour une « évolution » du jeu qui « libérerait les talents » de l’équipe.
Le problème, c’est que HBA ne développe pas le constat catégorique de sa tribune : en quoi le jeu de l’équipe de France est-il « ultraréaliste », « moche » et ne permet-il pas suffisamment aux « talents » français de s’exprimer ? Un manquement d’autant plus gênant que les résultats et la qualité des prestations des Bleus ne corroborent pas vraiment l’impression livrée par le joueur – qui n’a plus été sélectionné en équipe de France depuis plus de deux ans.

Un minimum d’espaces
Au niveau tactique, l’équipe de France a évolué la plupart du temps pendant ce Mondial en 4-2-3-1 qui se rétractait en 4-3-3 en fonction des besoins avec trois milieux défensifs, dont deux à vocation offensive (Blaise Matuidi et Paul Pogba aux côtés de N’Golo Kanté pour ne parler que des titulaires). Avec le menhir Olivier Giroud positionné en pointe pour mieux libérer les espaces sur les côtés, l’équipe était en mesure de quadriller le terrain sans jouer trop bas, poussant ainsi les adversaires à se découvrir et limitant les courses comme les replis défensifs.
Si cette configuration a l’inconvénient de limiter la liberté de mouvement des joueurs et peut les condamner à développer un jeu stéréotypé, elle offre en même temps un certain confort aux créateurs (Antoine Griezmann, Kylian Mbappé et Pogba), ainsi qu’aux arrières (Benjamin Pavard et Lucas Hernandez), qui peuvent se projeter assez sereinement vers l’avant. Le système permet enfin à l’arrière-garde (Raphaël Varane et Samuel Umtiti) de rester positionnée non loin des cages du gardien (Hugo Lloris), limitant ainsi les prises de risques.
En résumé, loin des formations ultradéfensives qui ne procèdent qu’en contre ou celles qui préfèrent enchaîner les possessions stériles pour priver l’adversaire de ballon, le système mis en place par Deschamps mêle flexibilité et rigueur pour laisser les joueurs s’exprimer tout en contrôlant l’adversaire. À l’image d’un store vénitien, il permet d’ouvrir le jeu ou de le fermer avec un minimum d’effort. Ce choix s’est avéré plutôt payant au niveau du spectacle. Si l’on fait abstraction des matches de poules clairement joués à l’économie, les Bleus ont marqué quelques jolis buts, produits de belles séquences de jeu et autres gestes techniques. Ils ont également été capables de changer de rythme en fonction des scénarios, certes sans flamber, mais sans sombrer non plus dans l’apathie.

Trois mouvements
Cette identité de jeu, moins basée sur le réalisme que sur la nécessité de rester maître des événements sur le terrain, avec ou sans ballon, s’est retranscrite dans le parcours de l’équipe de France pendant le Mondial, lequel peut être décomposé en trois mouvements.
La phase de poules a été poussive : deux victoires et un nul pour trois buts marqués dans un groupe composé de l’Australie et du Danemark, deux équipes plus faibles et repliées en défense, et une formation péruvienne plutôt portée vers l’avant, mais maladroite dans la finition.
Les Bleus sont ensuite montés en puissance lors des deux premiers matches à élimination directe en sentant à chaque fois le rythme de la rencontre mieux que leurs adversaires. Menés 2-1 pendant huit minutes contre l’Argentine en 8es de finale, ils ont rapidement su exploiter les insuffisances défensives des coéquipiers de Lionel Messi pour l’emporter 4-3. En quarts, face à l’Uruguay amputé d’Edison Cavani, les Bleus ont cette fois fait preuve de suffisamment d’aisance technique et de solidité défensive pour inscrire 2 buts à une tranchante formation qui n’a pas rendu les armes avant la fin du match.
Lors des deux ultimes rencontres, les joueurs français ont eu l’intelligence de jouer comme des outsiders. Contre des Belges sûrs de leur force mais trop lisibles, ils n’ont eu besoin que d’un petit but pour plier l’affaire en combinant précision technique et verticalité, le tout avec 36 % de possession. En finale, ils ont su tirer parti en 2e période de l’inéluctable trou d’air qui allait frapper les coéquipiers de Luka Modric, coupables d’avoir 90 minutes de plus que les Français dans les jambes au moment du coup d’envoi (4-2).
Sur le plan physique et disciplinaire, l’équipe de Deschamps, dans laquelle presque tous les titulaires possédaient un double au profil plus ou moins identique, a enfin traversé cette Coupe du monde sans pépins physiques majeurs ni cartons rouges.

Bonne chance pour 2020
Bilan au niveau comptable : la France remporte la Coupe du monde avec 14 buts marqués, deux crans derrière la Belgique, meilleure attaque du tournoi – sur autant de matches. Ce total lui permet de se situer en milieu de tableau sur les cinq tournois mondiaux organisés ces vingt dernières années, derrière la France de 1998 (15), le Brésil de 2002 (18) et la Mannschaft de 2014 (19), mais devant l’Italie ultraréaliste de 2006 (12) et l’assommante Espagne de 2010 (8). Sur le plan défensif, les Bleus ont encaissé 6 buts, soit 4 de plus que les lauréats ibères et transalpins, 2 de plus que les Allemands et 1 de plus que les Brésiliens. Au final, on a plus affaire au bilan équilibré d’une équipe qui n’a pas hésité à se mettre en danger pour arriver au bout.
En conclusion, si l’on s’en tient à tous ces éléments, il semble excessif d’avancer que Didier Deschamps s’est retranché dans un jusqu’au-boutisme laid privilégiant le résultat du moment au détriment du jeu ou des qualités des joueurs qu’il a sélectionnés. Tout au plus peut-on lui reprocher d’avoir pris suffisamment de précautions pour permettre à un groupe hétéroclite de joueurs de goûter au plaisir du résultat en y mettant ce qu’il fallait de formes. Car en ce qui concerne le football professionnel, le résultat est une fin en soi, qu’il soit acquis de façon laborieuse, avec panache ou avec les moyens du moment. Alors, plutôt que de conseiller à Didier Deschamps de partir sur un exploit, il serait sans doute plus inspiré de lui souhaiter bonne chance pour l’Euro 2020.


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