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Moyen Orient et Monde

« L’Égypte a mis fin à un projet qui visait à changer radicalement la nature de l’État dans notre région »

Entretien

Terrorisme, islam radical, Syrie, conflit israélo-palestinien, Iran... L’ambassadeur égyptien à Beyrouth, Nazih el-Naggary, s’explique sur la politique régionale de son pays.

16/07/2018

Au pouvoir depuis 2013, le maréchal Abdel-Fattah al-Sissi, réélu avec 97,08 % des voix en mars dernier pour un second mandat à la tête de l’Égypte, a prêté serment début juin. Après la période d’instabilité qui a secoué le pays en 2011 suite au départ de Hosni Moubarak et à l’arrivée au pouvoir du candidat des Frères musulmans, Mohammad Morsi, l’Égypte tente toujours de reprendre sa place sur la scène régionale. La politique étrangère du président Sissi lors de son premier mandat a opéré un virage par rapport à ses prédécesseurs. Pour décortiquer le fil conducteur de la stratégie régionale du Caire aujourd’hui, l’ambassadeur égyptien au Liban, Nazih el-Naggary, a accepté de répondre, en français, aux questions de L’Orient-Le Jour.


L’Égypte a toujours été le principal poids lourd du monde arabe. On voit toutefois que ses problèmes économiques l’empêchent d’être un pôle important au Proche-Orient, notamment face à l’Arabie saoudite et à la Turquie. Quelles sont aujourd’hui les ambitions du Caire dans sa politique régionale ? Et a-t-il les moyens de les réaliser ?
Avant de répondre à votre question sur les ambitions de l’Égypte, je dois vous dire que je ne suis pas d’accord avec votre hypothèse. L’Égypte joue effectivement un rôle primordial dans la région, celui d’avoir mis fin à un projet qui visait à changer radicalement la nature de l’État dans notre région. À la place de l’État fondé sur les principes de citoyenneté et d’identité commune, nous allions connaître des divisions créant des entités formées de groupes religieux, sectaires ou ethniques s’entre-tuant, comme c’est le cas dans le Machrek arabe en ce moment et plus particulièrement en Syrie. L’Égypte a arrêté la progression de ce projet que certains malheureusement continuent de défendre.

Une des ambitions principales de l’Égypte est de contrer ces idées et projets « radicaux » et de remettre en valeur dans cette région les principes fondateurs de l’État sur lesquels est construit le système international. Cela garantirait la stabilité régionale et les intérêts nationaux de l’Égypte.

D’aucuns notent que Le Caire a choisi de s’aligner sur l’axe russe dans la région et ce pour différentes raisons : le soutien russe à Bachar el-Assad contre les rebelles, l’absence de critiques de la part de Moscou sur l’état des droits de l’homme en Égypte, et surtout l’appui que les États-Unis avaient prodigué à une époque aux Frères musulmans au pouvoir au Caire. Que répondez-vous à ce propos ?
Encore une fois, je dois revoir avec vous vos hypothèses. L’Égypte possède une vision qui lui est propre dans le contexte régional actuel et ne s’aligne automatiquement sur aucun des protagonistes des conflits régionaux aujourd’hui. 

Plus spécifiquement, sur la question syrienne, nous avons dès le départ préconisé une solution politique négociée avec l’opposition. Mais il s’agissait dans notre esprit d’une opposition visionnaire possédant un projet national pour la Syrie et non d’une opposition radicale, de nature sectaire, persécutant toute minorité, en reléguant leurs membres à l’état de citoyens de seconde classe.

Malheureusement, les groupes d’opposition armés qui se sont répandus sur le territoire syrien étaient dominés par des combattants, très souvent étrangers, cherchant à imposer par la force militaire leur idée d’un État islamique à un peuple syrien ouvert et attaché à sa diversité culturelle.

L’Égypte s’oppose donc à toute tentative de radicaliser la région et refuse catégoriquement de considérer un groupe tel que le Front al-Nosra, branche d’el-Qaëda, comme appartenant à l’opposition, comme l’ont fait certains pays de la région.

Par ailleurs, l’Égypte cherche à préserver le principe de « l’État » en Syrie et dans la région, et dans ce contexte, a accueilli un groupe important de l’opposition nationale politique syrienne prônant une solution négociée à la crise, et nous espérons et œuvrons toujours pour que cette solution puisse intervenir dans les plus brefs délais.


(Lire aussi : Les médias en Egypte dans le collimateur du pouvoir)



Le combat contre les Frères musulmans a renforcé vos liens avec Riyad et Abou Dhabi. Mais beaucoup estiment que ces deux pays, qui investissent énormément en Égypte, mettent une forte pression sur votre pays pour qu’il rejoigne les coalitions au Yémen et contre le Qatar.
Je dirais plutôt qu’il existe une convergence de vues sur un grand nombre de sujets. Il est tout à fait légitime, voire primordial pour les intérêts du monde arabe dans la conjoncture actuelle, que nos intérêts et ceux de nos frères saoudiens et émiratis coïncident, non seulement sur la question des Frères musulmans, mais sur un grand nombre de sujets relatifs à nos intérêts communs dans le contexte d’un monde arabe en crise. Sur la question du Qatar par exemple, vous êtes au courant que l’Égypte a été la première à avoir des différends, tout à fait fondés d’ailleurs, avec Doha.

La Turquie est entrée en conflit avec le régime Sissi après la destitution de M. Morsi. Quelle est aujourd’hui la relation avec Ankara alors que la politique régionale du président Recep Tayyip Erdogan est passée de zéro conflit avec ses voisins à des brouilles avec presque tous ses anciens alliés ?
Eh bien, l’Égypte, elle, est à la recherche d’une situation de « zéro conflit » avec tous ses voisins, mais encore faudrait-il que ces derniers en fassent de même. Les peuples de notre région aspirent aujourd’hui à la stabilité et au développement, y compris, j’en suis confiant, le peuple turc. Il est donc nécessaire que la Turquie reconnaisse les choix du peuple égyptien, sorti par dizaines de millions le 30 juin 2013 (pour réclamer la destitution de M. Morsi), et que toutes les puissances régionales comprennent que la perpétuation du conflit généralisé dans la région ne profitera à personne, pour que tous les acteurs impliqués prennent la bonne voie : celle de la paix durable par le biais de solutions politiques prenant en considération les intérêts des uns et des autres.

La guerre en Syrie a permis de consacrer le fameux croissant chiite dont parlait le roi de Jordanie il y a quelques années. Quelle est actuellement la position du Caire face à l’Iran?
Tout d’abord, je crois qu’il faut éviter tout amalgame entre Iran et chiites. Les chiites dans nos pays sont surtout des citoyens arabes tout à fait comme les autres. Par ailleurs, les positions égyptiennes sont très claires par rapport au refus de toute ingérence de puissances régionales dans les affaires intérieures des pays arabes, ce refus devant se traduire d’abord par la recherche continue de l’unité nationale des pays arabes et de nos sociétés autour des constantes des intérêts de la nation, ainsi que des principes de souveraineté et d’indépendances nécessaires à l’équilibre régional que nous recherchons.


La menace terroriste a mené l’Égypte à intervenir activement en Libye aux côtés du maréchal Haftar (soutenu par les Émirats et la Russie). Quel rôle joue Le Caire actuellement dans ce conflit qui frise le chaos ?
Le Caire joue un rôle stabilisateur en Libye malgré toutes les difficultés. Nous entretenons des relations étroites non seulement avec le maréchal Haftar, mais aussi avec le gouvernement Sarraj, et avec M. Sarraj tout particulièrement, en vue de l’unification du pays autour de l’accord politique et des efforts déployés par l’envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies, Ghassan Salamé, auquel nous apportons tout notre soutien et avec qui nous entretenons des liens très étroits, et très anciens d’ailleurs.

La Libye doit retrouver une stabilité fondée à la fois sur une entente politique entre ses différentes composantes, mais aussi sur les fondements de l’État national où les groupes extrémistes n’ont pas de rôle à jouer.

Sur le conflit israélo-palestinien, l’Égypte de Hosni Moubarak a toujours joué un rôle important pour rapprocher les deux parties. Plusieurs sommets et initiatives ont été l’œuvre du précédent régime. Où en est l’Égypte de Sissi aujourd’hui, alors que votre pays est probablement le seul qui peut prendre une initiative sérieuse dans ce domaine ? 
Je suppose que vous avez suivi les efforts récents et continus de l’Égypte en vue d’une réconciliation palestinienne, ainsi que l’action que nous avons entreprise au sein du Conseil de sécurité de l’ONU puis à l’Assemblée générale des Nations unies afin de soutenir la cause palestinienne, et particulièrement le statut de Jérusalem-Est qui fait partie des territoires occupés en 1967 et devant être restitués aux Palestiniens, selon les résolutions du Conseil de sécurité et le droit international.
Je souhaite ici vous assurer que le peuple palestinien est là, qu’il s’attache à ses territoires et à sa cause et que cette région ne trouvera de stabilité qu’à travers une solution équitable et durable de ce conflit qui reste tout à fait central à la problématique régionale. L’Égypte ne manquera jamais à ses obligations envers ses frères palestiniens.


(Lire aussi : Selon HRW, l’armée intensifie les démolitions dans le Sinaï)

 
L’Égypte tente en effet de s’imposer comme parrain entre les Palestiniens. Réunir Fateh et Hamas, affaiblir le mouvement islamiste à Gaza… Quelle est la politique du Caire dans ce cas précis, d’autant que d’autres acteurs sont impliqués (Iran, Qatar, Émirats, etc.) ?
L’Égypte a traditionnellement joué le rôle de parrain de la cause palestinienne, l’objectif final étant la création d’un État palestinien viable selon les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité qui considèrent tous les territoires occupés par Israël en 1967 comme des territoires appartenant aux Palestiniens. 

La dignité du peuple palestinien est une responsabilité arabe que l’Égypte a toujours portée. La réconciliation étant une nécessité pour le rétablissement de l’unité palestinienne en vue de la réalisation des ambitions nationales communes, l’Égypte ne fait que remplir son rôle naturel quand elle cherche à réunifier ses frères palestiniens.

Quant aux autres pays de la région qui cherchent à s’impliquer dans la question palestinienne, eh bien, nous les appelons à œuvrer pour ce qui peut servir les Palestiniens selon leur propre vision de leurs intérêts, vision qui sera plus claire quand la réconciliation et l’unité deviendront une réalité.

Le président Sissi, aux côtés d’al-Azhar, tente de jouer un rôle important pour promouvoir un islam modéré et un dialogue entre les religions. Quelle est la politique du Caire dans ce contexte, d’autant que beaucoup de musulmans égyptiens sont intrinsèquement religieux et sont devenus plutôt conservateurs, créant parfois des frictions avec la communauté copte ?  Le président Sissi cherche à promouvoir la réalité de l’islam qui n’est point extrémiste. Et je dirais qu’al-Azhar, qui multiplie donc les initiatives et les ouvertures envers le monde, cherche à promouvoir le vrai islam qui est modéré par définition.

Le cheikh d’al-Azhar a récemment entrepris d’effectuer un voyage historique au Vatican, et Sa Sainteté le pape François a également effectué un voyage hautement symbolique en Égypte où il s’est adressé à la conférence de la paix organisée par la mosquée d’al-Azhar.

Hormis les messages importants qui se sont dégagés de ces rencontres, al-Azhar a joué et continue de jouer un rôle central dans la lutte intellectuelle contre les organisations terroristes qui adoptent un discours que nous considérons comme tout à fait étranger à l’islam. Nous ne voyons donc aucune contradiction entre cette tendance des Égyptiens à être « intrinsèquement religieux », comme vous dites, et la promotion de l’islam de la modération, de l’ouverture. C’est le rôle tout à fait naturel et historique de l’Égypte et d’al-Azhar.


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