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Culture

Isabelle Adjani : Au Liban, vous connaissez comme personne le mot résilience

Rencontre

Elle est l’une des plus grandes actrices françaises, dont le talent est reconnu internationalement. Elle surfe entre le cinéma et le théâtre en posant toujours son empreinte délicate mais affirmée. Invitée au Liban par l’Université américaine de Beyrouth, qui lui décerne ce vendredi un doctorat honorifique (litterarum humanarum) pour l’ensemble de sa carrière ainsi que pour son dévouement et son investissement dans diverses causes, elle a donné lecture, hier soir, d’une variation de textes amoureux proposée par Valérie Six. Une soirée au musée Sursock organisée par Josyane Boulos (62events). Auparavant, elle recevait « L’Orient-Le Jour » à Villa Clara, pour un entretien sur le thème de l’amour et tout ce qui l’anime jusqu’à ce que « mort du désir s’ensuive ».

06/06/2018

Vous avez une grande carrière d’actrice de cinéma et de théâtre. Vous avez joué auprès des plus grands réalisateurs, de François Truffaut à Bruno Nuytten en passant par Patrice Chéreau, Andrzej Zulawski et Claude Pinoteau. Vous avez été cinq fois césarisée et deux fois nommée aux Oscars. Que vous apporte de plus, aujourd’hui, la lecture de textes ?
J’ai découvert récemment la lecture grâce à Patrice Chéreau, le réalisateur de La reine Margot. Il disait que la lecture est déjà du théâtre. Il y a quelque chose de l’ordre de l’éphémère dans la lecture, car tout comme au théâtre, le moment meurt à l’instant même qu’il est créé, s’il n’est pas capté visuellement ou enregistré au son pour être archivé. Le souvenir de ce moment de scène, lui, n’existera plus que chez l’être qui l’a produit et chez celui qui l’a reçu. À la différence que la lecture s’incarne uniquement par la voix. On joue un rôle les yeux ouverts, comme on lit bien sûr, les yeux ouverts, justement pour que les auditeurs puissent fermer les yeux et entrer en eux pour vivre le « transport » que le texte offre. Alors que jouer un rôle est une incarnation intégrale. Au-delà de la voix, à travers le corps, le regard, le mot devient le passage de votre être intime à l’être intime de ceux qui le reçoivent.
 
Il y a, dans l’écriture, une « solitude essentielle » qu’évoque Marguerite Duras dans « Écrire ».  La lecture est-elle aussi solitaire ?
La lecture, c’est de la transmission, j’irais jusqu’à dire de la transmutation. C’est un pont suspendu où s’organise, par la voix, cette ouverture émotionnelle sur l’inattendu, en pénétrant et en se laissant pénétrer par le moment présent, qui est toujours unique. Quant à la solitude, elle est là, chez l’auteur qui écrit. Si en tant qu’interprète, moi, je suis seule en lisant cet auteur, ça produit néanmoins du rassemblement. Je vous avoue que lorsque je lis un texte, je ressens aussi l’accompagnement du public à travers le silence dans la salle et même certains chuchotements ou des rires qui fusent.
 
Quid du lieu où vous lisez, en l’occurrence, à Beyrouth, le musée Sursock ?
Ce qui importe dans une lecture, c’est la circulation (et de faire avec ses mains un geste circulaire, NDLR) à l’intérieur d’un théâtre, où la sève des mots vient animer l’imaginaire des uns et des autres. C’est un moment de régénération. Ce temps de lecture, nourri par les mots, la musique et le désir, peut produire de la beauté et l’endroit où a lieu la performance s’en trouve magnifié. J’aime lire dans des lieux qui ont une histoire parce qu’ils participent à la magie de la performance. La musique souligne délicatement l’enchantement. Elle s’inscrit comme indissociable du mot. Telle en son écrin, sa coupe, son berceau.


(Lire aussi : Beyrouth, Adjani et l’amour fol)
 
De l’amour des mots à celui des hommes, c’est toujours l’amour qui est au cœur de la vie. Il a été au centre de la vôtre, professionnelle et intime. Le public vous connaît bien pour l’intensité dramatique de vos compositions. Êtes-vous quelqu’un de romantique ou de romanesque ?
La littérature affranchit l’amour de ses tabous et permet d’accepter la complexité sulfureuse ou désespérante de situations amoureuses, invivables en réalité, comme aimer deux hommes à la fois (en référence au roman Jules et Jim). Il ne s’agit pas de préjuger de ce qui est acceptable ou pas. Le ressenti amoureux, pour moi, ne peut pas se « moraliser ». Aimer est promesse de moments de bonheur, non de bonheur… Tristesse, chagrin, déchirements, tourments, surtout pour la femme, seront au rendez-vous. Et ça donne de très beaux romans et de très beaux films. Je suis une romantique et une romanesque. D’ailleurs, ça va ensemble. On ne devient pas romantique. On l’est. On peut tenter de shunter cette condition au cours de sa vie ou lui résister, mais une inclinaison pareille perdure. Une comédienne qui ne soit pas romantique ? C’est antinomique.
 
Vous avez incarné à plusieurs reprises l’amour passion, dévastateur, dévorant : « Camille Claudel », « L’histoire d’Adèle H. », « L’été meurtrier » ou « La reine Margot ». Vous avez eu à chaque fois de l’empathie pour vos personnages. Duquel vous sentez-vous le plus proche ?
Avec ces personnages au destin brisé, je ne pense pas avoir rendu service aux femmes en matière d’identification (rires). Dans quelques-uns de ces rôles que j’ai interprétés, il y a des points de rencontre gémellaire que je garde secrets – où je me sens jumelle de mon héroïne. Peut-on incarner un personnage s’il vous est totalement étranger ? Je ne sais pas. Car si on ne peut rêver sur l’amour et croire profondément qu’on peut faire rêver à partir de l’amour, comment peut-on avoir envie d’interpréter de pareils sentiments ? Lorsque j’ai joué le rôle d’Adèle H., je ne connaissais pas les tourments de l’amour tels qu’ils y sont décrits. J’ai donc mimé une traversée amoureuse qui m’était tout à fait inconnue à l’époque et qui s’est révélée ensuite prémonitoire dans ma vie personnelle. Musset appelait cela « le malheur des sentiments vrais ».

Tous ces auteurs dont vous lisez les textes se baladent sur les variations de l’amour. Pouvez-vous, Isabelle Adjani, à votre tour, dessiner l’amour ?
J’envie l’amour heureux, ce dont je ne me vante pas... Pourtant, je peux longtemps palabrer sur l’amour malheureux. Serge Gainsbourg m’a d’ailleurs écrit une chanson : l’amour, c’est malheureux. Comme un écho à Aragon et son poème Il n’y a pas d’amour heureux (pause). L’amour passion ? On fait rarement sa vie avec l’être qu’on a le plus aimé. Ceux qui y sont arrivés sont très rares. Dessiner l’amour ? Mon Dieu ! Est-ce que ce serait figuratif ou abstrait... J’aimerais le dessiner comme cette belle nature morte de Delacroix que j’ai vue récemment dans le cadre d’une exposition à Paris ou ces cerises transparentes, croquées par une peintre du XVIIe siècle, Louise Moillon, et dont l’éclat écarlate se mélange à la lumière qui traverse la cerise.
 
L’amour que vous portez à votre métier est un axe essentiel de votre vie. Comment vivez-vous cet amour ?
Ma profession a toujours été à mes yeux une profession de foi. Je ne considère pas mon travail comme un contrat à durée indéterminée. J’ai laissé pendant des années la priorité parfois exclusive à ma famille et à des êtres proches qui, à mon avis, avaient besoin de ma présence. Je leur ai consacré ce temps. Maintenant que mes ascendants sont morts et que mes descendants sont devenus des adultes, je suis revenue à moi et à mes fondamentaux, donc à mon travail. Les années prochaines, je continuerai à travailler jusqu’à ce que la mort du désir s’ensuive.
 
Ce désir juvénile qui ressurgit toujours en vous se traduit également par votre investissement total et absolu dans des causes auxquelles vous adhérez sans hésitation. C’est ce qui explique la raison de votre présence au Liban, puisque l’AUB vous honore pour vos engagements indéfectibles...
Ma voix vient s’unir à d’autres voix. Car on ne peut être artiste et être coupé des réalités sociales. Récemment, la libération de la voix féminine après l’affaire Weinstein est devenue le souffle d’un mouvement auquel je me suis ralliée sans hésitation. Être dans l’opposition ne signifie pas être nécessairement « contre », mais être « pour » autre chose. Persévérons dans ce chemin pour ramener aux femmes le droit d’imposer le respect de leurs limites, celles qu’elles imposent elles-mêmes. J’ai eu par ailleurs, dans ma vie, à combattre sur plusieurs fronts. Les médias m’ont présentée un jour comme un corps étranger au corps de la France, étant de père algérien et de mère allemande, par le biais d’une rumeur infâme sur une maladie imaginaire me concernant. L’injustice a le don de me mettre hors de moi. Et je veux dire par là littéralement « hors de moi ». Peut-être tout cela a-t-il contribué au choix de me marginaliser moi-même dans ma carrière. Je me suis repliée sur moi-même. Comme une méthode inconsciente d’autoprotection, afin de reprendre des forces et surmonter les épreuves. On appelle cela, simplement, la vie. Vous connaissez ce mot de résilience mieux que personne au Liban.


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Antoine Sabbagha

Enfin un peu de littérature et amour pour oublier la sale politique .

Georges MELKI

Vous ne trouvez pas étrange, vous, que ce soit l'AUB qui honore une actrice française??? Quelle débâcle pour la francophonie(et la francophilie!) au Liban...

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