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Moyen Orient et Monde

La série TV israélienne « Fauda » : une bonne idée sur le papier, d’infinies maladresses à l’écran

Conflit israélo-palestinien

La série télévisée israélienne « Netflix » veut rapprocher les deux camps ennemis. En définitive, elle dévoile une vision israélo-israélienne du conflit.

Marine CALEB | OLJ
29/03/2018

Onze récompenses aux Emmys israéliens ont été dédiées aux œuvres télévisées et cinématographiques du pays, le 11 mars. Des audiences élevées à la fois côtés palestinien et israélien. Diffusée sur Netflix depuis le début du mois de mars, avec un casting israélien mixte – Juifs et Arabes –, Fauda, le thriller politique israélien, connaît actuellement la consécration.
Créée en 2015 par Avi Issacharoff, ancien journaliste spécialiste des questions palestiniennes, et Lior Raz, vétéran de la section spéciale Douvdevan au sein de l’armée israélienne, Fauda est la première série télévisée israélienne bilingue en hébreu et en arabe. Elle met en scène une unité de l’armée qui infiltre les territoires palestiniens pour traquer un « terroriste » du Hamas. Sans ambition politique aucune, loin de vouloir «  changer le public israélien  », les créateurs de la série disent vouloir lui ouvrir les yeux sur un monde auquel il n’a plus accès depuis la construction du mur.
La série est présentée comme étant un moyen de rapprocher les deux camps du conflit, ou du moins de rééquilibrer les forces. Ses créateurs se vantent de réussir à parler d’un tabou sans diaboliser, caricaturer ou occulter les Palestiniens, en utilisant la recette des séries d’action au rythme effréné, alternant entre violence et drame. Les séquences sont par exemple régulièrement entrecoupées d’images de drones, pour embarquer le public dans la surveillance. Cette immersion derrière le mur doit permettre d’aider à corriger l’ignorance et le déni de la réalité morale de l’occupation.


(Lire aussi : L'armée israélienne met en garde les Gazaouis et dit se préparer à tous les scénarios)


Obsession du voile
Sabine Salhab, docteure spécialiste de la cinématographie du Moyen-Orient, salue auprès de L’Orient-Le Jour l’utilisation intensive de la langue arabe, toujours parlée par les soldats israéliens même en dehors des missions, le réalisme des décors ou le traitement de la corruption des partis politiques des deux côtés. Elle considère toutefois que le traitement de la série n’est pas dénué de maladresses, dénotant des erreurs, telles qu’une fascination pour le voile des femmes palestiniennes. «  Une femme de l’unité spéciale israélienne participe aux interventions infiltrées en portant toujours sa robe et son voile  », commente Sabine Salhab. En tant qu’émission de divertissement assumée, Fauda joue sur les mythes israéliens et préfère miser sur l’héroïsme, la technologie militaire et la lutte antiterrorisme, plutôt que la représentation de l’occupation. «  On ne voit pas l’isolement ou les check-points, et les espaces ne sont pas traités, à la différence du cinéma israélien, qui fait de la frontière une obsession  », étaye-t-elle. L’occupation est une réalité que les Israéliens ne veulent plus voir. Un tabou parmi d’autres que la série préfère ne pas traiter. Un déni perpétué par le climat actuel, qui crée une illusion de stabilité.

En général, la série maintient cette illusion d’un pays stable et d’un conflit pas si déséquilibré. Elle conforte les convictions des Israéliens et traite le conflit israélo-palestinien de manière consensuelle, se faisant ainsi le reflet d’une pensée « mainstream »  israélienne. Après la deuxième intifada, les cinéastes israéliens se détournent de la déconstruction des mythes fondateurs d’Israël pour des œuvres unificatrices. Sur fond d’un climat national tendu, les nouvelles productions dépeignent un désir de consensus et de paix, ainsi qu’une image positive des Palestiniens. Fauda se veut comme «  une sorte de catharsis pour les uns et les autres  », a défendu Avi Issacharoff à France Info.
Mais cette volonté des cinéastes israéliens est en totale opposition avec la radicalisation à droite de l’électorat israélien, estime Sabine Salhab. Si bien qu’au fil de ses interviews, Avi Issacharoff a assumé réaliser la série pour un public qui perçoit les membres du Hamas comme des «  méchants  ». Un public qui, malgré son hétérogénéité et ses différences socio-économiques, est uni face à cet immuable ennemi commun qu’est la population palestinienne. «  Le rejet des Palestiniens est majoritaire et ils continuent d’être attaqués et chassés de leurs maisons  », déclare à L’OLJ Tania Naboulsi, réfugiée palestinienne, artiste et activiste établie au Liban. Il était donc important pour les réalisateurs de nuancer leur portrait.

Humanisation
Loin de vouloir coller à l’histoire, ce qui est dangereux pour Tania Naboulsi, qui y voit de la désinformation, les deux réalisateurs invitent le spectateur dans la psyché de leurs personnages, humanisant les protagonistes directs ou indirects du conflit. Le but est de montrer le prix de la guerre dans la vie quotidienne des deux camps. Par de gros plans sur les visages, des dialogues passionnés et des plans fixes silencieux, le spectateur comprend que le personnage principal israélien Doron est possédé par son travail. Seulement, la focale est resserrée sur le monde des militaires, des « terroristes » et de leurs familles. «  D’un côté comme de l’autre, les gens normaux ne sont pas montrés  », déplore Sabine Salhab.

Les motivations israéliennes comme palestiniennes sont surtout individuelles, et les crimes sont souvent passionnels. Cela facilite l’identification aux personnages et procure au public israélien un sentiment d’engagement profond. Sont mis en scène des comportements ou des motivations globalement partagés. La conscription étant universelle en Israël, chacun pourra en effet s’identifier aux soldats, pardonner leurs erreurs et comprendre leurs états d’âme.
De même, du côté du groupe palestinien, les actions terroristes sont justifiées par une iniquité, telle la jeune mariée déjà veuve, qui veut rejoindre le groupe armé pour se venger. Quant à Abou Ahmad, l’homme traqué du Hamas, c’est un mari sensible et mué par une passion irrationnelle. Il n’est finalement qu’un homme comme les autres.
 Seulement, ce choix scénaristique comporte des biais. «  On devine que c’est le Hamas dont on parle, mais ce n’est pas développé. On ne comprend pas en quoi le Hamas est différent d’un autre groupe ou parti palestinien  », regrette Sabine Salhab. Une lacune qui brouille les lignes du terrorisme palestinien et que Tania Naboulsi associe à de la normalisation. «  Les réalisateurs voulaient créer un rapprochement, mais cela ne transparaît pas. Dans Fauda, les Palestiniens sont systématiquement appelés terroristes  », dénonce l’activiste.


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VA-T-ON TRAINER A LA JUSTICE CEUX QUI VOIENT CETTE SERIE ISRAELIENNE... COMME COLLABOS... SUR LEURS ECRANS ? CA FERAIT BIEN RIRE !

MAKE LEBANON GREAT AGAIN

de toute facon c'est a voir absolument pour essayer de comprendre pour une fois les deux partis meme si on ne les approuve pas

heureusement ce n 'est pas un film qui pourra etre censure au Liban. Netflix peut etre vu de partout

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