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Culture

Cet arbre qui pleure... la maison libanaise

Cimaises

Dans sa « Story of the Rubber Tree », l’exposition qu’il présente au musée Sursock*, Abed al-Kadiri livre une belle série d’œuvres narratives et métaphoriques sur la mémoire de Beyrouth et la transformation de son tissu socio-économique et architectural. 

19/03/2018

D’emblée, il y a ces trois grandes toiles (200 x 300 cm) évoquant les pages d’un immense livre ouvert, qui racontent l’histoire d’une ancienne maison libanaise laissée à l’abandon. Une maison familiale que les héritiers se disputent, tout en l’ayant désertée et qui s’est laissée envahir par l’arbre qui avait été planté lors de sa construction : un caoutchoutier (ou hévéa) aux grandes feuilles dispensatrices d’ombre et de fraîcheur, qui s’est transformé, au fil du temps, en monstre invasif et vorace.

Une typique maison beyrouthine du début du siècle dernier, ni demeure bourgeoise ni simple masure, et qui, étonnamment, a résisté jusque-là aux appétits des promoteurs immobiliers.

 Lorsque Abed al-Kadiri la découvre à Aïn el-Mreisseh, au fil de ses pérégrinations pédestres, il est d’abord attiré par cet arbre à caoutchouc qui en a pris totalement possession. « J’avais remarqué qu’il proliférait dans les jardins des bâtisses abandonnées de la capitale. En faisant mes recherches, j’ai appris qu’il avait été introduit au Liban aux alentours des années 30. Sa croissance rapide et l’ombrage qu’offraient ses grandes feuilles avaient séduit les Beyrouthins de l’époque, qui le plantaient systématiquement devant leur perron. Ils ne savaient pas que, laissée à l’état sauvage, cette plante agressive pouvait mettre en danger les fondations de leurs maisons », raconte l’artiste en introduction de son travail. Et d’ajouter : « Cet arbre est, à mes yeux, aussi représentatif de la mémoire de Beyrouth que le gardénia ou le jasmin, auxquels on se réfère généralement lorsqu’on évoque le visage passé de la ville. Voilà pourquoi j’ai voulu explorer, à travers mon travail artistique, sa capacité à porter des histoires intimes partagées. »

Le forgeron, les héritiers et le caoutchoutier…

À commencer, donc, par celles que recèle cette maison de Aïn el-Mreisseh. Abed al-Kadiri va y découvrir une centaine de chaises et tables en fer forgé, abandonnées pêle-mêle dans l’une des pièces, qui lui dévoileront la profession de son propriétaire décédé. Et le projetteront dans un temps où les différentes composantes de la société pouvaient cohabiter au cœur de la ville. « Alors que, de nos jours, la capitale est la chasse gardée des grosses sociétés et des plus riches, cet arbre m’a ramené à un temps où un artisan, en l’occurrence il s’agissait là d’un forgeron, pouvait se faire construire une habitation décente dans le même périmètre qu’un bourgeois ou un pêcheur », fait remarquer ce Beyrouthin né en 1984.

Il apprendra aussi que cette maison n’avait échappé à la razzia immobilière qui a changé l’aspect physique et social de la capitale qu’à cause du conflit qui opposait ses héritiers. Une situation qui va également interpeller le jeune artiste, en le renvoyant à son propre vécu familial. « Mon père et mon oncle ne s’étaient plus adressé la parole de leur vivant suite à un différend de ce genre. Toute cette histoire d’héritage, de querelle, d’abandon dont le caoutchoutier était en quelque sorte le témoin me parlait... » confie-t-il.

Ce passé familial, architectural et urbain qui se concentrait là, sous le feuillage de cet « arbre qui pleure » (tel qu’on l’appelle en Amérique latine d’où il est originaire), ne pouvait qu’initier un grand projet chez Abed al-Kadiri. Car l’un des axes majeurs du travail artistique de ce récipiendaire du prix du Salon d’automne du musée Sursock de 2016 est le questionnement autour des thématiques du patrimoine culturel, de la migration et de l’appartenance.

Délaissée, effacée, dévorée…

À partir de là, il entreprendra de croquer, au crayon et graphite sur toile, les trois épisodes majeurs de la vie de cette maison : les années utopiques de sa construction, les années de labeur de son propriétaire et celles de l’isolement et de la déchéance. « J’ai délibérément utilisé la mine de plomb pour sa symbolique. Car c’est à partir du latex de cet arbre que les Américains désignent par rubber tree qu’ont été créées les premières gommes à effacer… » signale-t-il d’ailleurs.

Un médium qui reflète, par excellence, « la nature provisoire de ces histoires beyrouthines, leur effacement et leur suspension dans le temps », dans ce trio de tableaux, très grand format, qui ouvre l’exposition dans la première salle des Twin Galleries (au rez-de-chaussée) du musée Sursock.

Dans la seconde salle, les œuvres exposées semblent issues de la démarche inverse. Autant en ce qui concerne ces fragments d’arbre à caoutchouc que Abed Al Kadiri a entrepris d’immortaliser en les coulant, directement, dans le bronze. Ou s’agissant des images filmées qui font entrer le spectateur dans l’intimité de cette maison délaissée par ses héritiers et dévastée par la voracité de cet arbre, sous la protection duquel son propriétaire l’avait laissée…

À travers cet ensemble d’œuvres picturales, sculpturales et vidéo réunies sous l’intitulé Story of the Rubber Tree, Abed al-Kadiri offre une exposition narrative et allégorique sur une mémoire beyrouthine délaissée, effacée, dévorée par ceux qui prétendent la chérir, la protéger, la conserver...

*Musée Sursock

The Story of the Rubber Tree.

Jusqu’au 4 juin

Qui est Abed al-Kadiri ?

Né à Beyrouth en 1984, Abed al-Kadiri est diplômé en littérature arabe et en beaux-arts de l’Université libanaise. Avant de se consacrer totalement à l’art, ce talentueux trentenaire a travaillé dans différents domaines annexes. Il a été notamment critique d’art. Il a cofondé Dongola, une maison d’édition pour livres d’artiste. Il a lancé la FA Gallery au Koweït en 2010. Puis, de 2012 à 2015, il a été directeur de la Plateforme d’art contemporain au Koweït, l’une des institutions à but non lucratif les plus connues au Moyen-Orient.

Ayant à son actif plusieurs expositions individuelles et collectives depuis 2006, c’est en 2015 qu’il décide de se dédier exclusivement à l’art. L’année suivante, il décrochera le prix du musée Sursock lors du 32e Salon d’automne. Ce qui lui vaudra cette exposition actuelle aux Twin Galleries (dédiées aux expositions d’œuvres de jeunes artistes) du musée Sursock. Une première série d’œuvres d’un projet en cours qu’il compte développer en un travail collectif avec des artistes, chercheurs, sociologues, écrivains… Avis aux intéressés.



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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PLUTOT IL FAUT PEINDRE LE PEUPLE QUI PLEURE SON LIBAN D,HIER ET NE RECONNAIT PLUS SON LIBAN D,AUJOURD,HUI !

Stes David

Je n'ai jamais visité le musée Sursock (je pense qu'il était fermé pour renouvellement jusqu'à récemment), mais ca a l'air intéressant pour visiter.

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