Dans un pays où l’histoire est étouffée, travestie, réduite au silence ; dans un pays qui a du mal à revenir sur son passé, qui efface des pans entiers de son identité; dans un pays où les derniers gardiens des époques révolues et des âges d’or sont de moins en moins nombreux, il est devenu nécessaire et même vital de prendre ce qui nous reste de nos histoires. De gratter aux portes, de monter quelques marches et aller écouter les anecdotes et les témoignages de nos vieux voisins. Descendre quelques marches et pénétrer dans une boutique de brocante, digne d’une caverne d’Ali Baba où s’entassent des centaines d’objets. Où s’entassent des centaines d’histoires. Des biens de déco et des biens personnels. Des pièces aux parfums de notre enfance.
Comme tante Hoda qui met toujours la même fragrance depuis les années 50. Joy de Patou, dont elle était fière de dire que c’était le parfum le plus cher au monde. Joy que 3ammo Tanios, son défunt mari, lui avait offert, à son retour de Paris. Tanios, dont Hoda parle encore et toujours, 34 ans après sa mort. Il a perdu la vie pendant la guerre, sur la ligne de démarcation. Pas loin de la rue Monnot. Et Hoda se met à raconter les abris, les francs-tireurs, la peur au ventre, les absences et les disparitions. Les magasins de la rue Abdel Wahab. Elle se souvient des films qu’elle louait chez KO la bédéthèque et des dîners à la lueur des bougies. Les enfants qui étudiaient dans la cave. Elle s’emballe et revient avec nostalgie sur cette époque qu’elle préfère à celle d’aujourd’hui, parce que les gens étaient bons. Sur sa table basse, trône le portrait de Tanios, posant fier comme Artaban.
Comme ces portraits sur lesquels on tombe au fond d’une pièce obscure, lors d’une promenade à Basta. Une photo de mariage en noir et blanc, datant de 1957. Et là, Abou Jihad nous explique qu’un homme d’une cinquantaine d’années était venu vendre une malle remplie de breloques, de livres de Lénine en arabe, qui recouvraient des cadres d’instantanés de ses parents. Ceux-là avaient émigré au Mexique en 1947, mais ils avaient tenu à se marier quand même à Anjar. Et là, Abou Jihad nous parle de ces exilés qui ont vu en l’Amérique du Sud des terres emplies de promesses. L’eldorado que le Liban ne leur offrait pas, ou plus. Il nous raconte son histoire et celles des meubles qui s’entassent à l’étage. Des chaises Barcelona de Mies Van Der Rohe, dans un piteux état, abandonnées par un homme qui avait connu un revers de fortune conséquent. Derrière, un canapé, vestige de la grande époque des années 70. Les années 70 d’avant. D’avant ce funeste 13 avril. Un canapé sur lequel ont sauté des enfants avant de fuir ce grand appartement de Ramlet el-Baïda. Plus loin, sur une étagère de fortune, trône un vieux tourne-disques ultradesign aux côtés de vinyles de Tom Jones et de Bob Dylan. Des albums écoutés en boucle par des amoureux transis, sortes de Roméo et Juliette du confessionnalisme, qui se voyaient en cachette, de peur de provoquer l’ire de leurs parents. Dans leur cachette, ils écoutaient Like a Rolling Stone en rêvant des futurs enfants qu’ils n’auront finalement pas eus.
Quelques pas plus loin, dans une autre boutique tenue par deux vieux jouant à la tawlé devant la vitrine, d’autres histoires. Des téléphones Ericsson que tout le monde avait chez soi. Orange, vert ou bleu. Et là, d’autres confidences sortent des lèvres d’une femme au sourire mélancolique : mon grand-père en était le wakil. Et son petit garçon de renchérir en disant qu’il ne savait pas comment mettre ses doigts dans les trous des chiffres pour téléphoner, tout comme il s’est demandé comment on ne réveillait pas ses parents quand on écrivait le soir, sur une dactylo Underwood. Et qui, émerveillé, découvre soudain des lettres estampillées de petites œuvres d’art, expédiées de Erevan par Anahit à ses petits-enfants. Des lettres aux mille histoires.
Et là, dans cette brocante où l’on s’est arrêté avant de rentrer à la maison, entre des cendriers dorés de la MEA, une lampe récupérée au Carlton et des lunettes Paco Rabane, se trouve une vieille pipe dont l’odeur n’a pas disparu. Une pipe ayant appartenu à un certain Tanios, marié à une certaine Hoda. Et on remonte les marches pour lui rendre ce petit trésor. Les larmes aux yeux, elle se remet à raconter ses histoires. Histoires libanaises qui sont ce que nous avons été, ce que nous sommes et ce que nous serons… si on respecte leur mémoire.


""Dans un pays où l’histoire est étouffée, travestie, réduite au silence ; dans un pays qui a du mal à revenir sur son passé, qui efface des pans entiers de son identité; dans un pays où les derniers gardiens des époques révolues et des âges d’or sont de moins en moins nombreux, il est devenu nécessaire et même vital de prendre ce qui nous reste de nos histoires."" Je retiens le préambule de votre article. La tendance actuelle chez certains de qualifier ""RINGARD"", tout ce qui touche au passé, à l’histoire, comme s’il y a une version officielle du passé, et comme j’ai lu ailleurs dans l'OLJ : ""...à la nécessité d’avoir l’image complète des faits sans se laisser guider par la mémoire blessée des parents."" Ah non ! De quoi faut-il tenir compte ? Ce qui est ""RINGARD"", c’est lire dans l’avenir, notre avenir ""commun"", donc ne rien lire, comme dans le marc d’un café à la cardamome. C’est sûr, notre passé ne sent pas le Joy de Patou…
13 h 19, le 24 février 2018