Dans les divers salons automobiles, ici à Detroit le 15 janvier dernier, les femmes sont le plus souvent de simples hôtesses, réduites à un rôle purement « décoratif ». Rebecca Cook/Reuters
Dans le milieu de l’automobile, dominé par les hommes, quelques femmes ont réussi à se faire une place et s’y sont accrochées en dépit du sexisme ambiant, des discriminations et des inégalités salariales.
Maryann Keller (74 ans), Michelle Krebs (62 ans) et Rebecca Lindland (40 ans) affirment n’avoir pas fait l’objet de harcèlement sexuel comparable à celui des victimes du producteur de cinéma Harvey Weinstein, dont les récits ont libéré la parole des femmes sur les abus d’hommes puissants – via le mouvement #Metoo. Analystes du secteur automobile, dont elles connaissent à fond les arcanes, Maryann, Michelle et Rebecca sont régulièrement sollicitées sur la bataille entre les constructeurs américains et japonais, les ambitions de Tesla ou encore le bras de fer entre BMW et Mercedes-Benz.
Toutefois, elles sont formelles : elles n’étaient pas les bienvenues dans le Old Boys’ Club automobile. « Quand j’ai débuté, il y avait beaucoup de scepticisme. Certains pariaient que je n’allais pas faire long feu », raconte Michelle Krebs, analyste chez AutoTrader.com. « Je n’étais pas prise au sérieux », renchérit Maryann Keller, qui a longtemps été analyste financière à Wall Street, un autre univers masculin, avant de devenir experte auto et de monter son propre cabinet, Maryann Keller & Associates (MK & A). « Il y a eu des incidents débiles », poursuit-elle, évoquant notamment des « commentaires très inappropriés » d’un commercial lors d’un voyage professionnel. Elle hésite, marque une pause, et finalement préfère le garder pour elle.
Golf, pêche et courses de voitures
Michelle Krebs et Rebecca Lindland évoquent le manque de considération, les discriminations et le sexisme dont elles disent avoir été victimes. « J’ai toujours eu l’impression que je devais faire mes preuves, que je devais en faire plus », narre Rebecca. « Il y avait des liens et des cercles entre les hommes, auxquels les femmes n’avaient pas accès. Je ne jouais pas au golf, la pêche n’était pas un hobby, je n’étais pas passionnée par les courses de voitures », dit Michelle. « Quand nous allions tester les véhicules, personne ne voulait monter avec moi », se souvient cette ancienne journaliste, qui a débuté sa carrière dans l’automobile en 1980 dans un journal local du Michigan.
Première femme à évaluer les voitures pour le New York Times, dans les années 1990, Michelle Krebs a attiré les insultes de lecteurs misogynes. « Les femmes n’ont rien à faire à écrire sur les voitures. Leur place est à la cuisine à préparer des cookies », lui écrivit un abonné texan. Pour Rebecca Lindland, passionnée de voitures dès ses 9 ans et analyste chez Kelley Blue Book, les salons automobiles s’apparentent à des cauchemars : « On considère que je ne suis pas là pour travailler. »
Si elles disent gagner la même chose que leurs collègues masculins, elles affirment que ça n’a pas toujours été le cas. « Il ne fait aucun doute dans mon esprit que des collègues féminines et moi avons été payées moins (...). C’est probablement la chose la plus frustrante et agaçante pour moi », avance Rebecca. Les groupes automobiles ont fait ces dernières années des efforts pour attirer des femmes, mais la plupart des états-majors restent masculins. « Il y a des postes «réservés» aux femmes. Elles peuvent être économistes, dans les ressources humaines, mais chefs d’usine, on n’en voit pas beaucoup », fustige Maryann Keller.
L’essence dans le sang
Mary Barra, aux commandes de General Motors depuis 2014, est l’unique femme patronne d’un grand groupe automobile. « Son ascension a été déterminante pour les femmes. C’était la preuve que le plafond de verre pouvait être percé », avance Mme Keller, qui se souvient toutefois que de nombreuses questions sur la légitimité de Mme Barra étaient apparues à l’époque, ce qui n’a pas été le cas, selon elle, lors de la nomination en 2017 de Jim Hackett à la tête de Ford. Ce dernier n’avait pas grande expérience dans l’automobile à la différence de Mme Barra, qui y a fait toute sa carrière. « C’est parce qu’elle était une femme », estime Maryann Keller, qui assimile la perception des femmes dans l’automobile à l’approche des constructeurs vis-à-vis de cette clientèle. « Jusqu’aux années 1990, quand une femme allait chez un concessionnaire, ce dernier se disait : “Elle va finir par ramener son mari, son frère ou son père” », avance-t-elle.
Il a fallu de nombreuses années à Maryann Keller, Michelle Krebs et Rebecca Lindland pour gagner le respect de leurs pairs. « Je me souviendrai toujours du jour où ils mvont dit : «Maintenant, nous savons que tu as de lvessence dans le sang» », se remémore Rebecca, tout sourire.
Luc OLINGA/AFP

