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La Dernière

Akid, walaw !

Un peu plus
16/12/2017

Nous, les Libanais, aimons vadrouiller. Nous aimons nous promener, voyager. Découvrir d'autres horizons. Quand il ne s'agit pas d'exil. Les voyages, nous essayons d'en faire le plus possible. Dans d'autres contrées, sur d'autres continents. Quand les moyens le permettent évidemment. Et quand ils ne le permettent pas, il y a toujours quelqu'un dans notre entourage qui, à un moment ou à un autre, décide de prendre l'avion. Et quand cette personne vient à voyager, elle sait qu'elle ne partira pas totalement seule. Parce qu'il y aura indéniablement quelqu'un pour lui demander de prendre quelque chose... ou de lui rapporter quelque chose. « Tu vas à Paris ? Quand? » Et là... Là, c'est le début des emmerdes. Tu peux prendre avec toi des festo2 à ma tante qui habite Marne-la-Vallée? Des cartouches de cigarettes à mon fils qui vit à Brooklyn ? Tu peux me poster ces lettres, c'est pour la Sécurité sociale? Ce « tu peux » est en fait une formule de politesse totalement inutile puisque, généralement, la réponse est un akid, walaw qu'on regrette amèrement une fois prononcé. Parce que ladite tante de Marne-la-Vallée a 83 ans et qu'elle ne peut pas se déplacer. Que les enveloppes sont lourdes et qu'elles ne sont pas affranchies, et que le fils qui vit à Brooklyn ne vient jamais à Manhattan parce qu'il bosse trop tard. Et qu'il s'avère que ce n'était pas des Marlboro qu'il voulait, mais des Camel.

Akid walaw, c'est également la réponse qui n'aurait pas dû sortir de votre bouche quand on vous a demandé de rapporter les derniers jeux pour PS4, commandés par le petit dernier de la voisine. D'abord, parce que la voisine ne vous avait pas dit qu'il y avait 12 jeux, deux manettes et le casque de la VR. Ensuite, parce qu'elle n'est pas la seule à vous avoir demandé de passer à la Fnac. Les demandes de « rapatriement » sont à deux niveaux. Il y a celles que vous devez récupérer et celles que vous devez (si vous le pouvez bien sûr – akid walaw), acheter. Il y a donc les achats. Des crèmes cosmétiques qui sont trois fois moins chères qu'à Beyrouth, une doudoune Uniqlo qui n'existe pas au Liban (et quand on veut savoir si c'est le bon modèle– Uniqlo en a 300 des doudounes – ou la bonne couleur, la personne est injoignable sur WhatsApp). Il y a les coffrets DVD (l'intégrale James Bond sous-titrée en français qu'on ne trouve pas chez NabilNet), les 7 tomes de Harry Potter et Sapiens, interdit au Liban, ou un iPhone X pour économiser 100 dollars (mais pas du temps à cause de cette foutue queue de trois heures). Il y a aussi cette superbe paire de bottes en taille 39 qu'on veut offrir à sa copine et qu'on aimerait bien voir arriver dans sa boîte au cas où. Au cas où elle aimerait les échanger quand elle ira elle-même à Paris, dix jours plus tard. Mais pourquoi ne les a-t-elle pas achetées elle-même ? Walaw (tiens encore lui), elle ne va quand même pas acheter son propre cadeau. Et la liste est longue : 3 bouteilles d'un shampoing qui n'existe pas (encore) au Liban et que notre pote s'obstine à utiliser depuis 15 ans ; un coffret de 20 boîtes de capsules Nespresso; ou un sac siglé qui vaut plus que l'intégralité de votre valise dans laquelle vous n'oserez pas le glisser.

Ça, c'était pour la partie achats. L'autre volet, c'est la récupération... en trois volumes. Le premier : je fais livrer mes baskets à ton hôtel. Le deuxième : mon frère viendra te les donner (tu verras, il est très sympa, il connaît tout le monde à Madrid – l'2ossa kella quoi). Le troisième : tu peux passer récupérer ma mallette chez mon ex-collègue (question totalement déplacée puisque c'est une demande) ? Akid walaw. Sauf qu'à l'hôtel, ils n'ont pas compris que le paquet t'était adressé puisque les baskets étaient au nom du demandeur ; que le frère ne peut venir que le mardi à 21h30 (heure à laquelle vous serez au Stade Santiago-Bernabéu pour assister au matche Real-PSG) ; et que la mallette est en fait une malle du XIXe siècle qui contient un service de coutellerie de la même époque. Super.

Mais, avouons-le, on aura beau avoir pesté durant tout notre séjour; râlé dans les embouteillages en direction de Marne-la-Vallée et pété notre dos à cause des 24 pièces du service poisson vintage ; on aura été heureux de voir le visage de la vieille tante s'illuminer devant ses festo2 halabi salés, tout comme ceux du propriétaire des baskets, du buveur de café en édition limitée ou du shampouineur invétéré.
Je vais à Paris dans une semaine, bit wassé 3a chi ? Lah, lah, lah...

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Irene Said

Tellement bien décrit,
merci Madame Médéa Azouri !
Nous avons tous vécu au cours de nos voyages à partir du Liban...ou de retour au Liban...une de ces situations évoquées dans votre article...

Vos billets "marrants" sur notre vie de tous les jours nous changent des sempiternels articles sur nos super-politiques qui eux...ne sont jamais "marrants" !
Irène Saïd

Photiades Nicolas

Moi j’ai eu à récupérer un jambon à l’os, un fromage géant qui pue de la taille d’ une roue de voiture et un tapis persan. Ça m’a coûté une nouvelle valise, une inflammation discale et des remarques désobligeantes De douaniers. Tout ça, pour que de lointains cousins par alliance puissent se délecter sur leur terrasse surplombant le nuage de pollution qui couvre Beyrouth. Wlek walaaaw!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

RIEN QUE DU COMMERAGE ! EST-CE UN ARTICLE CA OU UNE ANALYSE SERIEUSE ?

NAUFAL SORAYA

Sympa!!!

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