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Moyen Orient et Monde

Les mondes chiites irakiens face à l’influence iranienne

Décryptage

Si le pouvoir de Téhéran en Irak n'a cessé de progresser au cours de ces dernières années, plusieurs formes de résistances nationales ont vu le jour au sein de la communauté majoritaire.

21/11/2017

Comme un possible retour à la normale. Alors que l'armée a repris Rawa, dernière ville irakienne encore aux mains de l'État islamique (EI), le Premier ministre Haider al-Abadi a déclaré ce week-end que les élections législatives se tiendraient comme prévu le 15 mai prochain. « Le pays est sur la bonne voie », a-t-il assuré, laissant entendre qu'après la victoire contre l'EI, le plus dur avait été fait. Cet optimisme ne fait pas l'unanimité. Et pour cause : alors que se dessine le visage de l'Irak post-EI, l'emprise iranienne sur son voisin inquiète, particulièrement l'allié américain. « Les milices iraniennes qui sont en Irak, maintenant que le combat contre Daech touche à sa fin, doivent rentrer chez elles. Tous les combattants étrangers doivent rentrer chez eux », a affirmé Rex Tillerson, le secrétaire d'État américain en visite le 19 novembre à Riyad.

Derrière ce que Rex Tillerson appelle les « milices iraniennes », une soixantaine de milices, chiites pour la plupart, rassemblées au sein des Hachd al-Chaabi pour combattre l'EI. « Aujourd'hui prend fin la séquence territorialisée de l'État islamique et s'ouvre un moment où les acteurs de la "libération" de l'Irak vont, selon toute probabilité, tenter de transformer leur nouveau prestige militaire en gains politiques », analyse Robin Beaumont, spécialiste de la sociologie politique de l'Irak. « L'une des grandes questions en Irak aujourd'hui consiste ainsi à savoir dans quelle mesure les leaders du Hachd parviendront à se présenter aux prochaines élections, et à troquer l'uniforme pour le costume de politicien. Dans cette dynamique, les acteurs issus des groupes armés proches de Téhéran sont particulièrement bien placés », ajoute-t-il. Parmi ces groupes, plusieurs sont en effet armés, financés et entrainés par l'Iran, comme Asaïb Ahl al-Haq (Ligue des vertueux) ou le Hezbollah irakien. L'Organisation Badr reste quant à elle la force la plus importante : fondée en 1982 en Iran, l'organisation a combattu les forces de Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak et compte aujourd'hui environ 30 000 combattants. Certaines rumeurs feraient même de son chef, Hadi al-Ameri, un futur candidat au poste de Premier ministre. Face à la montée en puissance des Hachd, qui réuniraient environ 110 000 hommes, Bagdad a tenté de reprendre la main. Une loi votée par le Parlement en novembre 2015 a fait de ces milices une composante des forces armées irakiennes, placée sous l'autorité directe du Premier ministre Abadi. Voilà pour le côté officiel. Dans les faits, les groupes les plus puissants suivent les indications de Téhéran qui a envoyé plusieurs instructeurs pour assurer leur formation. Sur le terrain, les Hachd seraient vraisemblablement dirigés par Abou Mahdi al-Mohandes.

Surnommé « l'Ingénieur », il est à la base le chef des Kataëb Hezbollah. Proche d'al-Qods, il serait l'adjoint du général iranien Qassem Souleimani.

 

La résistance de la marja'iyya
Certaines figures du chiisme irakien tentent néanmoins d'atténuer l'influence iranienne, au premier rang desquels se trouve l'ayatollah Ali al-Sistani. Le religieux de Najaf est un marja-e-taqlid incontesté : il est aujourd'hui la plus haute référence chiite en Irak. Bien qu'il soit originaire d'Iran, il refuse que Téhéran fixe l'orthodoxie chiite en Irak. Ainsi prend-il ses distances avec le modèle de la velayet el-fakih telle que théorisée et mise en œuvre par l'ayatollah Khomeiny. Ali al-Sistani n'est pas pour autant un acteur apolitique.

« Depuis le renversement de Saddam Hussein, Sistani a développé une pratique politique singulière, qui consiste à ne jamais se mêler de politique partisane de façon manifeste, pour se placer en surplomb du champ politique, et à n'intervenir qu'à des moments critiques pour le pays. Cette politique du surplomb lui permet de se poser en figure rassembleuse, transpartisane et désintéressée », précise M. Beaumont. L'ayatollah irakien est d'ailleurs à l'origine de la fatwa du 13 juin 2014 qui a donné naissance au Hachd. Craignant que les milices ne prennent un tournant trop confessionnel et exclusivement chiite, il a demandé que soient retirés des lignes de front tous les portraits le représentant. « Il continue de jouer la carte de l'union nationale et de l'irakité, contre les influences étrangères, y compris iraniennes », rappelle M. Beaumont. Malgré sa forte popularité, le religieux de Najaf semble aujourd'hui en perte de vitesse. Le Hachd al-Chaabi lui a progressivement glissé entre les doigts au profit de l'Iran et il doit faire face à la concurrence de Qom, la capitale religieuse iranienne. À 87 ans, Ali al-Sistani se fait de plus en plus discret et personne ne sait encore qui pourra lui succéder. Certains avancent déjà que l'Iran chercherait à promouvoir un religieux acquis à sa cause.

 

(Pour mémoire : Quel rôle central pour les milices chiites à Fallouja?)

 

 

« Iran, barra ! barra ! »
Au-delà du pôle religieux, la résistance s'organise aussi au sein des mouvements miliciens. Moqtada al-Sadr, prestigieux leader de l'Armée du mahdi qui a combattu sans relâche l'occupant américain, incarne cette opposition. À plusieurs reprises, il a rassemblé les foules dans la rue pour critiquer la corruption et le clientélisme qui minent l'État. Au cours de l'une des dernières manifestations, le slogan « Iran, barra ! barra ! » (Iran, dehors ! dehors !) a été scandé par plusieurs milliers de sadristes. Dans son combat, Moqtada al-Sadr peut compter sur l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis : deux pays où il s'est rendu et qui tentent d'endiguer l'hégémonie iranienne. « Le vaste mouvement de contestation porté par Sadr depuis deux ans a contribué à nourrir et à montrer la résilience du sentiment national chez les segments de la population (les masses chiites urbaines paupérisées) qui constituent précisément les viviers électoraux ciblés par les formations partisanes », souligne M. Beaumont.

Le Premier ministre Abadi, en combattant l'EI et en faisant de l'armée son chantier prioritaire, a lui aussi misé sur le nationalisme. S'il doit en partie sa place à la tête de l'exécutif au voisin iranien, mais aussi à l'allié américain, il s'inquiéterait en privé de l'influence grandissante de Téhéran. « La référence nationale dans la vie politique irakienne a aujourd'hui un caractère incontournable. La dynamique d'irakisation des discours politiques, on la retrouve jusque chez les plus pro-iraniens des groupes politico-miliciens », précise M Beaumont. Attachement sincère au cadre national et/ou stratégie électorale, la réponse n'est pas tranchée. De toute évidence, Téhéran jouit encore de réseaux politiques et militaires bien ancrés. Mais reste à savoir comment il peut gérer les résistances à son influence au sein des pôles chiites irakiens.

 

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gaby sioufi

j'espere pour eux qu'ils feront vite vite s'en debarrasser.
car entre temps l'experience du hezb libanais - PARFAITEMENT reussie - a devenir maitre du pays,
cette experience est en train d'etre appliquee en Iraq, la hach chaabi remplacant le hezb.

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