Nos Lecteurs ont la Parole

Centenaire de Fouad Boutros Mon maître, mon ami

Fouad N. TRAD
OLJ
14/11/2017

Fouad Boutros aurait eu cent ans cette semaine, et je tenais à lui rendre hommage, et surtout à vous parler de mon ami.
Si j'ai voulu emprunter les paroles de la chanson de Serge Lama, « c'est parce qu'à cent reprises j'ai essayé de vous parler de mon ami, mais comment parler d'une église dont l'accès vous est interdit... ».
Tout a été dit ou presque sur Fouad Boutros, le « de facto » vice-président du temps d'Élias Sarkis, l'homme d'État, le ministre des Affaires étrangères modèle, l'éminent avocat, le pessimiste... Mais moi, je voulais vous parler de « mon » Fouad Boutros, mon « Estéz Fouad », comme je l'appelais.
Nous nous sommes rencontrés il y a un peu plus de 20 ans et j'ai attiré son attention en lui disant que je m'appelle Fouad à cause de lui ! Intrigué par tant d'audace, il m'a demandé de passer le voir, et ce fut le début d'une belle histoire... En effet, bien que mon père fût un fervent chamouniste qui rêvait d'appeler son deuxième fils Camille, ma mère décida de me prénommer Fouad par admiration pour trois Fouad de l'époque, Chéhab, Boutros et Rizk. Le clou de cette histoire fut comment le président Chamoun réagit en visitant aussitôt ma mère en lui disant : « Merci Éliane d'avoir appelé ton fils Fouad, comme mon frère. » Ce récit amusa beaucoup (il riait peu) Fouad Boutros, et surtout scella notre rapprochement.
Mon père trouva suspecte mon intimité avec un des symboles du chéhabisme qui l'envoya en prison du temps du Deuxième Bureau, mais j'ai continué à le voir et à approfondir ma relation avec Fouad Boutros. Il se demandait (ainsi que tout mon proche entourage) ce qu'un (grand) homme de plus de 75 ans pouvait avoir à me raconter, tous les mois, pendant une heure, mais « Estéz Fouad » terminait chaque visite par son rituel « Revenez me voir le mois prochain ». Et c'est ainsi que s'est instauré dans ma vie un rituel que je préparais consciencieusement, parce que Me Boutros était curieux et me posait des questions économiques et de politique internationale (surtout française et européenne) auxquelles, comme lui, j'avais appris à répondre de manière synthétique. Il appréciait les réponses courtes et chiffrées (qu'il me faisait répéter pour se donner le temps d'analyser l'impact). Chose remarquable pour son âge, il lisait tous les jours 2 heures minimum et nous partagions nos impressions sur tel ou tel livre comme à Apostrophe. Nos conversations se passaient en français, mâtinées de quelques mots d'arabe. Il me dira un jour que le président Chéhab et lui dialoguaient aussi dans la langue de Molière, et quand il s'agissait de réunions plus formelles, Fouad Boutros traduisait les PV en arabe qu'il maîtrisait à la perfection.
Pour ma part, j'essayais de le faire parler de politique libanaise, et avec le temps et la confiance instaurée (je n'ai jamais rapporté la teneur de nos confidences), j'avais droit à ses jugements sévères et incisifs sur notre personnel politique qu'il jugeait médiocre. Il ne haussait jamais le ton, prenait son temps pour répondre, ausculter son interlocuteur, relever la lèvre inférieure, froncer les sourcils pour enfin prononcer le mot-clé. Comme cette fois où je lui demandais son avis sur une déclaration malencontreuse d'un homme d'Église et il assainit « Il s'est précipité ou tsarraa », résumant en un seul mot son juste jugement. Il était tout en retenu, en réflexion, et ne se précipitait jamais ni pour agir ni pour répondre.
La seule fois où je l'ai vu s'emballer, c'est quand je fus menacé physiquement par un client beyrouthin sunnite pour un impayé réclamé légalement ; il appela devant moi le Premier ministre Hariri (père) pour lui signifier que si un de mes cheveux était touché... il considérerait que lui et tous les Beyrouthins seraient ses ennemis (aadou), et il me rassura en déposant l'appareil sans fil : « Vous pouvez rentrer chez vous, soyez tranquille. » Je réalisai l'immense leverage qu'il avait sur les leaders de ce pays et compris comment il avait su instaurer avec le même Hariri cette parité municipale si chère à tous les Beyrouthins.
Il suffisait que je réponde par un simple « ça va » à son introductif « kifak » pour qu'il s'inquiète pour moi, un véritable second père.
Plus tard, avec mon départ de Beyrouth, nos rendez-vous vont rythmer mes courts séjours et j'ai eu droit à sa marque d'affection, il décida de m'appeler « smiyeh », et cela (chose rare) devant un ami ministre qui le visitait avec moi, pour équilibrer avec le « maalik » qu'il lui donnait. Il avait été touché par le fait qu'en France, on m'avait incité à franciser mon prénom en Nicolas pour mieux passer avec la clientèle, et il tenait à ce que je sois fier de notre prénom, trouvant cette formule, familière mais tendre, de m'appeler smiyeh dès qu'il m'apercevait, même en public.
À ce propos, un jour qu'on lui remettait une distinction, il voulut s'appuyer sur mon bras et m'appela smiyeh à haute voix, éveillant ainsi l'étonnement de l'autre Fouad présent qui voulait bénéficier de la même appellation mais à qui il répondit : « Vous, je vous appelle Monsieur le Premier ministre... »
Nos rencontres se déroulaient de manière immuable avec prise de rendez-vous par téléphone, et plus tard e-mail, auprès de la secrétaire, accueil sur le perron de la maison par le fidèle Maroun, une heure pile de discussion avec café et chocolat sous la galerie de ses photos (intimidantes) aux côtés des grands de ce monde, et il tenait à me raccompagner jusqu'à l'ascenseur. Je ne croisais jamais personne, et tout ce ballet était bien huilé pour ne pas gêner ses visiteurs, et pourtant, je savais qu'une tradition s'était installée au palais Bustros et que les nouveaux ambassadeurs accrédités lui rendaient systématiquement visite pour le consulter. Un homme sage, rigoureux et qui s'imposait, à un âge avancé, une discipline de fer.
Il me rappelait souvent son parcours, son âge et son poids constant depuis 50 ans pour souligner son travail quotidien sur lui-même depuis son enfance, ses études, son stage et son parcours de juge au tribunal militaire et d'avocat jusqu'à ce jour de 1946 où Fouad Chéhab le remarqua, et plus tard en fit son ministre primus inter pares et son plus proche collaborateur. Il vouait au président Chéhab une admiration sans bornes et parlait avec nostalgie du temps où les hommes politiques faisaient passer l'intérêt de l'État avant le leur. Il n'avait pas des idées de gauche et défendait mordicus notre système libéral, mais il était parfois choqué par ses excès ostentatoires, notamment au sortir de la guerre, et il fut un interlocuteur exigeant de Hariri.
La faillite de la banque de son père en 1929 l'avait marqué et nous discutions souvent du contrôle des banques. Ses connaissances économiques et monétaires m'étonnaient toujours (la lecture !) ainsi que son désir constant d'en savoir plus sur les banquiers qu'il connaissait peu ou pas, afin de se faire une idée sur la solidité de tel ou tel établissement. Tout en étant un homme d'institutions, il accordait de l'importance à l'homme qui, pour lui, de par son travail, sa volonté et sa rectitude, pouvait et devait faire la différence. Il préparait minutieusement ses rendez-vous et j'ai pu le voir quand le président Assad (père) l'avait invité à Damas pour une série d'entretiens-marathons qu'il n'appréciait guère, étant synthétique et impatient, mais il fit le maximum pour trouver une solution pérenne pour les chrétiens dont le sort le préoccupait beaucoup. Pessimiste et lucide sur notre vivre-ensemble, il écrit dans ses Mémoires : « Le Liban est menacé dans son existence, son identité et sa capacité à constituer une patrie au sens véritable du terme. » D'un côté, il m'encourageait à m'éloigner du Liban, et d'un autre côté, il jetait ses dernières forces dans la rédaction d'une loi électorale équilibrée, pour sauver ce qui peut l'être. Contradictoire ? Non, il était à l'image de tous les Libanais tentés par le large mais attachés comme un aimant à notre imparfait pays.
En 2010, il m'offrait son livre de Mémoires avec une dédicace qui me touchait à nouveau : « À Smiyeh, Fouad Trad, gage d'amitié sincère et d'estime profonde. »
Je n'avais jamais utilisé le mot amitié pour parler de notre relation et je le mettais de côté jusqu'au jour de ses obsèques à Saint-Nicolas où son épouse Tania me présenta à ses enfants comme « le grand ami de votre père ».
Vous allez me dire à quoi cela sert-il de remuer ces souvenirs, mais j'ai toujours en tête cette phrase de Chateaubriand qui disait : « Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts ; les morts, au contraire, instruisent les vivants. »
Depuis son départ, mes visites à Beyrouth n'ont plus la même saveur, son regard distant, sa légendaire moue, ses sourcils montants qui me servaient de réponse... tout cela me manque.
À ceux qui s'étonnaient de la régularité de nos discussions, je disais que je sortais de chez lui moins bête et plus riche... Mais j'ai toujours eu un regret, de l'avoir connu trop tard.
Je voulais terminer par les paroles de Serge Lama : « C'est mon ami et c'est mon maître, c'est mon maître et c'est mon ami, dès que je l'ai vu apparaître, j'ai tout de suite su que c'était lui, lui qui allait m'apprendre à être, ce que je suis. »
Je voulais adresser cet hommage à Tania et sa famille et leur dire que tous les Libanais sont orphelins de Fouad Boutros.

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Wlik Sanferlou

Allah yirhamou w'yirham le chehabism! On a perdu de grands libanais avec la perte des deux Fouad et de Sarkis.

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